Bien Lire  
.Liens Nouveautés du site, Plan du site, Contact
Version imprimable
Page Actualités Actualités
Page Atelier
Page Médiathèque
Page Syndicat d'initiative
Page Échanges
Lire ensemble, la littérature de jeunesse accessible à tous les enfants

Le mardi 15 mars 2004, une journée était organisée par les éditions Benjamins Media de Montpellier en collaboration avec la Fédération des aveugles et handicapés visuels de France au siège de la fédération à Paris.
Au programme de cette journée de réflexion et pratique : des conférences-débats en matinée et des ateliers « J'écoute dans le noir » en après-midi.
Les personnes aveugles, un public empêché de lire
par Vincent Michel, administrateur de la Fédération des aveugles de France.

C'est de Coupvray, petite ville de l'actuelle Seine-et-Marne, qu’est venu celui qui devait permettre aux aveugles l'accès à la lecture et à la culture, à savoir Louis Braille. Ce fils de bourrelier va perdre brutalement la vue à l'âge de 5 ans à la suite d'un accident. Entré à l'âge de 12 ans à l'Institut royal des aveugles à Paris, c'est là qu'il va mettre au point tout au long des années 1820-1830 le système d'écriture et de lecture qui porte son nom et qui deviendra le système d'écriture et de lecture universel pour les personnes aveugles.
La « Révolution Braille » va constituer le point de rupture radical pour la socialisation des personnes aveugles. Avant Braille, les personnes aveugles étaient totalement exclues du savoir et de la culture. Bien entendu, quelques figures emblématiques du monde des aveugles peuvent être repérées au fil des siècles. Nous citerons tout d'abord le plus célèbre des aveugles de l'Antiquité, à savoir le poète Homère. Nous pouvons également évoquer l'exégète Didyme d'Alexandrie qui vécut entre 313 et 398 ou encore Al-Imam Al-Amadi, libraire aveugle arabe mort en 1284, ou enfin Zain-in Al Amidi, érudit arabe professeur à la madrassa de Bagdad. Ces trois figures ont en commun le fait d'avoir essayé de mettre en place des systèmes particuliers pour se repérer au travers de quelques livres. Le plus souvent, on utilisait les lettres de l'alphabet ordinaire que l'on façonnait à l'aide de carton ou de papier. Mais tous ces systèmes ne pouvaient constituer une solution applicable à l'ensemble du monde des aveugles, pas plus d'ailleurs que l'initiative sur le même modèle prise par Valentin Haüy à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe.
C'est donc Louis Braille et son alphabet établi autour des six points qui va révolutionner la vie des personnes aveugles. Redisons-le très clairement, le système Braille est le seul qui permette à la personne aveugle un plein accès à l'écriture, à la lecture, à l'accès aux sciences et aux mathématiques, à toutes les langues connues à ce jour. Mais un peu moins de deux siècles après la naissance de notre bienfaiteur, où en sommes-nous dans notre pays en ce qui concerne l'accès au livre ?
Force est de constater que la France, terre natale de Louis Braille, reste le parent pauvre en la matière. Contrairement aux États-Unis, au Canada ou aux pays du Nord de l'Europe, notre pays révèle un retard insupportable. À peine 5 % des livres édités chaque année paraissent en braille ; ce taux est encore sensiblement plus bas pour la littérature jeunesse. Le problème est laissé à l'initiative de quelques imprimeries associatives et notamment à la bibliothèque Braille de l'association Valentin Haüy (AVH) qui fournit la grande majorité des ouvrages utilisés par les aveugles. Les ouvrages proposés à la vente sont peu nombreux et chers : environ huit à dix fois le prix d'un ouvrage imprimé en noir. Le choix des ouvrages proposés par la bibliothèque braille de l'AVH est relativement restreint et porte sur des ouvrages généraux. Des disciplines comme l'histoire, la sociologie, la philosophie sont très mal représentées au sein de cette bibliothèque. De ce fait, nous pouvons dire sans crainte de forcer le trait que les aveugles sont aujourd'hui un public empêché de lire. Nous devons nous rabattre sur les textes enregistrés qui ne nous permettent pas d'avoir une approche entièrement personnelle du texte écrit, ou encore sur le réseau Internet, mais peut-on raisonnablement lire Les Misérables de Victor Hugo sur une page tactile ?
Il est donc indispensable que les pouvoirs publics se saisissent de cette question et y consacrent un peu plus que les 150 000 euros qu'ils y affectent actuellement alors que le Danemark y consacre 5 millions d'euros pour une population dix fois moindre que la nôtre. C'est cette bataille que nous devons livrer aujourd'hui si nous voulons disposer d'une véritable égalité des chances avec nos concitoyens voyants dans un monde où le savoir est de plus en plus essentiel.

Le débat qui a suivi a confirmé par différents exemples le fait que les aveugles, en France, restaient particulièrement limités dans leur accès à la culture, alors que les capacités existent d'une production braille de qualité.
Benjamins Media dans son choix d'un triple support et avec son savoir-faire, apporte, grâce à différents soutiens, une réponse originale qui répond à un besoin réel. Ceci permet d'affirmer : « c’est possible ! »
Personnes handicapées et lecture publique
par Catherine Desbuquois, conservateur des bibliothèques.

Catherine Desbuquois ouvre sa communication en précisant qu'elle a constaté, en tant que bibliothécaire, l'absence de personnes aveugles dans les bibliothèques (lecture publique) et l'absence de préoccupation dans ce sens de la société toute entière.
Lecture publique signifie, par définition, que la bibliothèque est accessible à tous publics handicapés. Quelques rappels à ce sujet : handicapés moteurs : loi en 1975. Sourds : invisibles. Mentaux : invisibles. Dyslexiques : invisibles. Déficients visuels : pas de collections pour eux en bibliothèques municipales.
Exemple d’organisation de la lecture publique dans d’autres pays :
- aux États-Unis, il existe un service central fédéral avec un réseau des bibliothèques spécifiques, un prêt gratuit de livres, de matériel, et un Webbraille (braille en ligne).
- au Danemark, un service central national prête aux particuliers et aux bibliothèques municipales (non-spécialisées) ; les stocks sont peu développés et pas fixes en bibliothèques.
En France ? Les bibliothèques municipales n’ont pas de collections autres que celles avec de gros caractères et les éditions sonores.
Le problème est le suivant : comment lier bibliothèques municipales, transcripteurs et associations ? Que doivent faire les collectivités locales ? l’État ?
La question du handicap est plus ou moins bien abordée selon la culture, l’histoire, la religion : les pays du Nord sont plus protestants, plus communautaires, les pays du Sud plus catholiques, plus caritatifs, plus individualistes.
De qui relève la lecture des aveugles ? C’est le fond du problème. Évitons le dogmatisme « tout État/tout privé », lions les deux. Il faut peut-être déléguer officiellement les missions que la communauté n’assure pas à des organisateurs de terrain (associations), avec des moyens. 
Des images à l'oreille
par Régine Michel, fondatrice et directrice artistique de Benjamins Media.

Dans les 45 minutes qui me sont imparties, je vais surtout chercher à relier des domaines, je vais relier les aspects variés et spécifiques des champs de travail que couvre la production du triple support de Benjamins Media. Je vais vous parler de la cohérence dans laquelle nous construisons quelque chose d’innovant en trois supports.
Des centaines de livres-albums s’offrent à la curiosité des enfants voyants. Des livres aux pages colorées richement illustrés, à la mise en page soigneusement élaborée, aux belles couvertures cartonnées, pelliculées et brillantes. Des livres qui sont une invitation à la découverte. Prendre un de ces beaux livres dans les mains, évaluer ce que promet l’image de couverture, humer les pages intérieures, les parcourir, c’est le commencement d’une aventure, d’un partage, d’une intériorisation. Je dis partage parce que cette aventure, l’enfant ne s’y embarque pas seul au départ, surtout lorsqu’il n’a que 9 mois, 3 ans, 5 ans, 6 ans... Il s’embarque pour cette aventure avec un adulte qui lui propose un livre, le feuillette avec lui, l’introduit au plaisir de lire, en racontant, en prêtant sa voix.
Mais qu’est-ce qui s’offre à la curiosité et à la perception d’un petit enfant aveugle, qui n’a peut-être jamais vu ? Il a 9 mois, 18 mois, 3 ans, 5 ans... des frères, des sœurs... Qui est-ce qui va, et avec quels moyens, lui donner idée qu’il existe des histoires qui peuvent l’intéresser et le concerner, des histoires qu’il pourrait découvrir, parcourir, partager, qu’il pourrait s’approprier ? La première rencontre du livre par le regard, et du livre dans toute sa beauté, n’existe pas pour lui. L’étagère à livres de la crèche, de l’école, du libraire, ne lui fait pas signe, ni d’ailleurs les messages, signes écrits qui abondent autour de lui, du mot « Pampers » écrit sur le sac de couches dans la salle de bain, jusqu’aux panneaux publicitaires de l’arrêt de bus.
Vous avez compris que je m’intéresse particulièrement à la situation du petit enfant, de 0 à 7 ans, le pré-lecteur, et le lecteur débutant. Que va-t-on lui donner ? Que va-t-on proposer à sa curiosité et à son intelligence ? Bien sûr, on pourrait penser qu’il existe du braille, qu’on peut lui donner des livres en braille. Mais, donner un livre en braille à un petit enfant aveugle de 18 mois, 3 ans, 5 ans, qui n’a pas encore appris le déchiffrage et qui n’a pas idée du pouvoir de représentation des mots composés de lettres, c’est encore moins que donner à un enfant voyant du même âge, une grande page dactylographiée. On peut comparer l’attrait...
J’insiste sur cette situation parce qu’il faut quand même un peu la méditer pour se rendre compte de ce que cela représente ce vide, cette absence d’accès aux livres. Alors que non seulement il existe quantité de livres de qualité pour les enfants qui voient, mais encore que paraissent des livres sur la littérature enfantine et des revues de grande qualité sur les livres pour enfants, alors qu’il existe des conférences sur l’enfant et la lecture, des recherches de spécialistes sur la relation entre l’enfant, ses livres et la lecture, et que tout cela est témoin de l’importance que l’on attribue communément à la lecture des enfants, quel éditeur se soucie d’ouvrir aux enfants aveugles un accès adapté et fertile au livre et à la lecture ?
Entrez au salon de Montreuil avec un petit enfant aveugle à la main et cherchez-lui des livres. Cet enfant est bien sûr lésé du fait qu’il est tellement minoritaire – 300 enfants aveugles par tranche d’âge d’une année – et pourtant n’a-t-il pas autant, sinon plus que d’autres enfants, besoin d’accéder à des histoires, à des contes, à des récits, bref à la lecture, tant dans les registres symboliques qu’informatifs et ludiques, pour construire sa représentation du monde, pour devenir acteur de sa vie au sein de la société ?
J’arrête ici mes propos à la tonalité militante pour vous préciser que la démarche de Benjamins Media n’est pas née dans une association dédiée aux personnes aveugles. Benjamins Media est une association qui s’est fondée autour du son et de la mise en ondes d’histoires pour la radio. Le projet associatif fondateur de Benjamins Media veut favoriser chez les enfants l’émergence du goût de lire, et aussi observer le rapport des enfants au récit oral structuré, dissocié d’un support visuel. Benjamins Media est donc dès sa fondation le lieu d’une pratique et d’une réflexion concernant la perception par les enfants d’un contenu sonore en l’absence d’un support visuel, ce contenu sonore étant construit autour d’un texte, d’un récit.
C’est à l’issue d’une expérience radiophonique de plusieurs années en direction des enfants que nous avons pensé mettre notre savoir-faire au service des enfants aveugles ou de parents aveugles en concevant l’idée d’un support triple composé d’un livre illustré, d’une transcription braille et d’un enregistrement de l’histoire, enregistrement enrichi par une atmosphère sonore particulièrement construite et élaborée. En effet, un certain type de mise en scène sonore peut remplir plusieurs fonctions analogues à celle de l’illustration picturale et apporter sa propre dimension esthétique. Voilà comment nous est née l’idée de proposer un triple support de lecture : enregistrement audio, transcription braille et album d’origine. Avec ce triple support, un enfant aveugle, qui, petit, se sera approprié une histoire grâce à l’enregistrement, pourra la retrouver dans sa transcription braille lorsqu’il commencera à apprendre le braille. Mais un parent aveugle pourra aussi lire en braille une histoire parcourue par son enfant voyant dans l'album illustré. Nous tenons beaucoup à cette dimension de partage.

L’éditeur Bayard Presse Jeunesse fut le premier, et jusqu’à ce jour le seul éditeur, à nous permettre de transposer ainsi conjointement en braille et pour le son certains titres de ses collections, en l’occurrence à notre demande, certaines des Belles Histoires de Pomme d’Api. Six premiers titres d’adaptation sont parus chez nous en 1990 et ensuite nous avons continué et abouti à un catalogue d’une vingtaine d’adaptations des Belles Histoires de Pomme d’Api.
À partir de 1998, nous avons fondamentalement élargi notre travail et notre catalogue en créant une collection propre à Benjamins media, « J'écoute, je découvre, j'imagine », réalisée à partir de textes inédits et dont nous sommes producteur et éditeur.
Chaque élément de cette collection est composé d'un enregistrement sonore, d'un livre-album et d'une transcription braille à la demande. Cela signifie bien que, pour cette collection originale, le livre-album et l'enregistrement peuvent aussi être diffusés auprès d'enfants voyants. Depuis juin 2003, nous avons mutualisé le coût de la transcription fournie en complément : elle est vendue au prix symbolique d’un euro.
Une des spécificités de Benjamins Media concerne donc le travail du son, la situation acousmatique. Dans le Traité des objets musicaux (éditions du Seuil, 1966), Pierre Schaeffer indique qu’acousmatique était le nom donné aux disciples de Pythagore qui, pendant cinq années, écoutaient ses leçons, cachés derrière un rideau, sans le voir et en observant le silence le plus rigoureux. (Acousmatique : adjectif, se dit d’un bruit qui s’entend sans qu’on puisse voir les sources dont il provient.)
C’est une situation bien particulière à laquelle les voyants sont peu habitués. En situation acousmatique – je cite Michel Chion et Pierre Schaeffer – « par la suppression des supports donnés par la vue pour identifier les sources sonores, nous découvrons que beaucoup de ce que nous croyions entendre n’était en réalité que vu, et expliqué par le contexte 1. »
Intéressons-nous maintenant plus particulièrement à l’écoute. Nous entendons des bruits, des musiques, des mots. On dira que les mots, les phrases constituent un contenu verbal, alors que les musiques, les bruits, les atmosphères sonores constituent un contenu non verbal. Mais lorsque des mots sont prononcés, une part de leur contenu est aussi un contenu non verbal : l’intonation, le timbre de voix, qui nous renseignent éventuellement sur l’âge, l’humeur de celui qui parle... On comprend que le verbal et le non-verbal n’ont pas le même pouvoir, ni la même fonction : leur pouvoir de renseignement, leur pouvoir d'évocation, leur impact sont différents. Ils peuvent être complémentaires.
Évoquons brièvement la vue, le fait de pouvoir voir et regarder. Il paraît que 70 % des informations que reçoivent les voyants leur parviennent par le canal visuel. Vous savez qu'une des grandes richesses de la lecture d'un livre-album avec un enfant qui ne sait pas encore lire réside dans le va-et-vient, la complémentarité entre ce qui se voit sur l'image et l'information donnée par le texte.
Le petit enfant pré-lecteur fait souvent ses premières découvertes des livres accompagné d’un adulte. À travers cette découverte accompagnée, grâce tout d'abord aux images qu’il va observer, l’enfant va faire des hypothèses sur le contenu de l’histoire et donc sur le texte : il entre dans un processus d'anticipation. Il y a donc un jeu très actif entre l’exploration de l’image et la découverte du texte grâce à la parole qui sort de la bouche de l’adulte. L'image est bien sûr elle aussi du domaine du non-verbal.
L'image évoque, crée un climat, le texte précise ce qui se passe, ce dont il est question, vient confirmer ou infirmer les hypothèses élaborées par l'enfant. C’est un processus où l’intelligence est très active. L’image permet des hypothèses multiples alors que le texte imprimé est univoque, il renvoie à une interprétation unique. Cela permettra à l’enfant, au fil des relectures, de prendre conscience de la constance du texte fixé par les caractères imprimés. Il y a dans chaque image une mise en espace particulière, un ordre, une hiérarchisation (premier plan, arrière-plan, détails), mais tout cela s'offre à l'œil globalement, simultanément. L’image, par ses teintes et sa composition, colorera le texte d’une atmosphère qui évoluera au fil des pages, participera à la création d’un certain climat. Les images vont servir de point d’appui, de fil conducteur qui permettra à l’enfant de se raconter à nouveau l’histoire tout seul.
Il est essentiel de fournir aux enfants qui ne voient pas de vrais appuis, appropriés à leurs modes de perception, des appuis-outils, favorisant une écoute-lecture active, anticipative et où la dimension esthétique soit pleinement prise en compte. Il faut être très conscient de ce fait : on ne traduit pas une image en son. On peut bien sûr décrire une image, mais c'est une démarche particulière, une démarche de verbalisation, une démarche intellectuelle, que l'on peut rendre méthodique, exhaustive. Dans le cas d'un livre-album, décrire l'image, ce serait créer un texte en plus du texte.
Abordons maintenant un peu plus le monde des sons. Lorsque nous fermons les yeux pour nous concentrer sur ce qui se passe autour de nous, nous constatons que ce mode de perception s'ordonnance différemment de la perception visuelle. La perception sonore est généralement plus séquentielle que globale, les sons se succèdent à notre oreille au fil du temps, dans lequel ils sont inscrits et, on peut le vérifier au quotidien, même lorsque plusieurs sons sont présents simultanément ; certains sons peuvent être masqués par d'autres et il faut un certain temps à notre oreille pour les identifier tous, et parfois même, ce ne sera pas possible. L’effet de masque peut être trop fort. Quand on est attablé dans une salle bruyante et que l’on veut converser avec une personne, si on est voyant, on fixe son regard sur les lèvres de celui qu’on veut mieux entendre ; si on est aveugle, on se concentre encore plus, et on se fatigue un peu plus.
Pour les personnes aveugles, les impressions et les informations auditives constituent un des plus importants moyens d'anticipation. L'écoute, l'analyse des sons, l'identification de leur nature, la localisation de leur source est pour les aveugles quelque chose à la fois de vital et de quotidien et il me semble très important de favoriser et de valoriser cette perception auprès des enfants aveugles. L'écoute est, selon nombre d’entre eux, le moyen d'anticipation des aveugles.
Alors qu'un voyant pourra voir de loin venir une voiture sur une route, un aveugle qui veut traverser percevra la présence de cette voiture par son bruit (type de son, intensité, localisation). Et un aveugle expérimenté ne s'y méprendra pas, il sera attentif à l'effet de masque : il sait que le son d'une voiture qui vient de passer et s'en va peut couvrir dans son sillage celui d'une voiture qui arrive. Le toucher ne permet pas ces anticipations car quand on touche on est à un bras, c’est-à-dire à moins d'un mètre, ou au mieux à un peu plus d'un mètre par l'intermédiaire de la canne blanche. On ne peut pas embrasser du toucher la globalité d’un paysage, voire d’un grand animal, comme une girafe ou un éléphant, il est difficile de toucher un oiseau pour savoir à quoi ressemble le mouvement de son vol, ou sa façon de se poser sur une branche, connaître le sautillement typique des petits moineaux, etc.
D’où parfois les questions à se poser sur la communicabilité d’un certain univers poétique. Voyants et non-voyants, nos implicites ne sont pas identiques : il ne faut jamais perdre la préoccupation de la communicabilité, et reconnaître qu’elle est parfois inatteignable. Si la vision est un moyen de perception unique et spécifique en raison de l'extraordinaire dimension de l'espace qu'elle permet d'embrasser (la Lune se voit de la Terre), et de la globalité et la simultanéité de tout ce qu'elle permet de saisir, l'audition en est un autre, dont le potentiel et les spécificités échappent généralement à la conscience des voyants. Pour une oreille exercée, les sonorités renvoyées par une pièce permettent d'évaluer si cette pièce est vaste ou non, encombrée ou bien rangée, si elle a des surfaces vitrées. L'animation d'un lieu, la bonne humeur de l'assistance, la tension d'une voix, l'atmosphère paisible d'un lieu sont perceptibles sans recours à la vision. Toutefois, utiliser au maximum le canal de la perception auditive sans recourir à la vision requiert une capacité soutenue de concentration.
Il faut donc, lorsqu'on veut utiliser des moyens d'expression sonore pour des enfants aveugles, être le plus possible conscient et éclairé quant aux richesses, aux limites, au fonctionnement de ce mode d'évocation et de représentation. L’oreille est fatigable.

Je vais vous dire quelques mots au sujet de ce qui entre dans la composition d’une mise en scène sonore. Je ne m’attarderai pas sur les voix, sur l’importance d’une bonne diction, d’une intonation juste, d’une véritable présence au micro. Je vais vous dire quelques mots de la musique. Les extraits musicaux, qui, chez Benjamins Media, sont presque toujours choisis parmi les œuvres de grands compositeurs, vont au fil de l'enregistrement d'une histoire, surgir, s'infiltrer, se développer. La musique aura ce pouvoir, comme les couleurs et la composition d'illustrations picturales, de créer un climat, d’égayer ou d’assombrir un moment de l'histoire, de faire pressentir un changement de situation.
Mais on peut aussi reconnaître ou découvrir une dimension esthétique à des sons non musicaux très simples, très ordinaires, et les entendre d’une oreille musicienne. Rappelez-vous, imaginez…Le son d'un filet d'eau qui ruisselle dans un jardin, le grincement régulier d'une balançoire, les cris des martinets qui se rassemblent dans le ciel urbain le soir, le son d'une corne de brume, le bruit des roues d'un tricycle sur une allée gravillonnée, les appels des bateleurs sur un marché, le son d'un mobile en bambou agité par le vent… Ces sons auraient sur chacun d'entre nous un effet différent, un pouvoir d'évocation différent, personnel et unique, relié pour chacun de nous à notre histoire et, en même temps, certaines constantes se dégageraient, nous obtiendrions probablement environ 75 % de consensus pour ce qui est d'identifier leur origine, et un peu moins peut-être s‘il fallait les qualifier d'agréables, d'indifférents, de désagréables… Mais ce qui est sûr c’est que l’impact, le pouvoir évocateur de ces sons peuvent être très forts.
Alors... comment introduire un enfant qui ne voit pas mais qui entend à une lecture active et anticipative ? Ici, quand je dis lecture je ne pense pas au déchiffrage, mais à cette activité intelligente qui consiste à anticiper, relier, créer du sens, proche de la lecture d’un livre illustré.
Lorsque je prépare une création sonore pour des enfants aveugles, c'est principalement par l'ordonnancement des sons que je leur donne des outils stimulant l'anticipation : tel son pourra leur évoquer tel lieu, tel déplacement, tel changement de situation. Le texte que je donne à entendre est souvent placé en léger décalage et permettra à l’enfant d’avoir ou non confirmation de ce qu’il a anticipé. Créer un paysage sonore en donnant à entendre plusieurs sons en contrepoint va stimuler la discrimination auditive pour autant qu’on laisse l’enfant entendre suffisamment longtemps l’atmosphère sonore ainsi créée. J’accorde beaucoup d’importance au rythme au fil duquel je fais entrer en scène les différents éléments sonores : bruits, ambiances, texte, musique. Ainsi l’enfant pourra construire des représentations mentales de plus en plus riches et complexes associées à ce qu’il écoute.
Lorsque je vous ai parlé de l’appui que constitue l’image, je vous ai aussi parlé de l’ordre dans lequel les images se succèdent, cet ordre qui permet en feuilletant le livre de retrouver le fil de l’histoire. Le son ne se feuillette pas aussi aisément, il se déroule dans le temps. C’est pour cela que dans deux enregistrements qui s’y prêtaient particulièrement, et à la suite d’un travail avec des orthophonistes, j’ai ajouté des jeux sonores, notamment des jeux qui invitent à se remémorer l’ordre des moments de l’histoire.
On nous dit souvent que l’on peut écouter plusieurs fois un enregistrement de Benjamins Media et y découvrir à chaque fois de nouveaux éléments, des détails auxquels on n’avait pas prêté attention à la première écoute. Je m’en réjouis en pensant que cela confirme sans doute une certaine richesse de contenu et d’élaboration de nos enregistrements. Cela montre aussi l’intérêt pour tout enfant d’un tel support sonore. En effet, comme le souligne Pierre Schaeffer, cet approfondissement exploratoire du contenu, c’est ce que permet l’écoute répétée d’un même fragment sonore enregistré. Car l’écoute répétée d’un même fragment sonore enregistré met en évidence les variations de notre écoute : « Ces variations ne sont pas le fait d'un " flou " dans la perception mais d’éclairages particuliers, de directions chaque fois précises et révélant chaque fois un nouvel aspect de l'objet, vers lequel notre attention délibérément ou inconsciemment s’engage » (Michel Chion, citant Pierre Schaeffer).
Cette écoute précise, concentrée envoie le sujet à la question : Qu’est-ce que j’entends ? Qu’entends-tu au juste ? Cette question va s’égrener au fil des séances d’écoute dans le noir qui vont se dérouler ici même cet après-midi, et qui prolongent pour nous une série d’animations menées à Montpellier et en divers endroits de France auprès d’enfants dans des écoles, des bibliothèques, ou en service de pédiatrie.

Qu’est-ce que j’entends ? Qu’entends-tu au juste ? J’aurais aimé terminer mon intervention en ouvrant la porte sur cette question que les personnes aveugles particulièrement ont le chic de nous faire approfondir. Moi, je leur en suis très reconnaissante.
Mais je dois encore un peu vous parler du braille. Même si le support braille n’aura pas de grand pouvoir évocateur pour un enfant qui ne lit pas encore ce code, il est absolument important, essentiel, fondamental de fournir le livre en braille avec la cassette ou le CD parce qu’il faudra que l’enfant ensuite, lorsqu’il apprendra à lire, puisse pratiquer la lecture. Le braille est un passage obligé, c’est le système d’écriture et de lecture des aveugles, il permet une lecture autonome. Il permet de tout écrire : lettres, chiffres, musique. Des signes particuliers permettent de marquer la ponctuation, la présence d’une majuscule, de caractères gras ou italiques.
Mais n’allez pas croire pour autant que cette traductibilité-là permet d’exprimer à l’identique et avec la même efficacité toutes nos fantaisies visuelles de mise en page, qui sont parfois gratuites, mais qui peuvent aussi être efficaces, rendre notre lecture plus rapide ou plus poétique. Là aussi traduire c’est souvent « exprimer autrement » et, là aussi, le son peut nous venir en aide, en complémentarité.
La démarche de Benjamins Media a pu se développer grâce au mécénat de la société Sony France qui depuis 1994 nous apporte un soutien fort et déterminant, dans un respect complet de l'identité et des objectifs de l'association. Benjamins Media bénéficie aussi d'un partenariat avec la Fédération des aveugles et handicapés visuels de France et du soutien du ministère de la culture et de la communication. 
Écrire pour Benjamins Media
témoignage de Claire Ubac, écrivain.

C'est par un article de l'Association des auteurs et illustrateurs de jeunesse que Claire Ubac a connu Benjamins Media.
Claire Ubac ouvre son intervention par une expérience sensible incitant le public à fermer les yeux et mettre des images sur ce qui sera donné à entendre.
Un son cristallin se fait entendre, en face, puis la contournant enveloppe l'assemblée…
Les yeux s'ouvrent et chacun exprime les images vues ou ressenties. Du côté des personnes voyantes, il s'agit d'images, d'atmosphères, de souvenirs (une pendule, une procession sur la lande, une composition musicale)… Pour une personne aveugle, le triangle est identifié apportant l'image précise d'un orchestre avec ses instruments concrets.
« La rencontre de Benjamins Média a été pour moi une grande chance de m'enrichir et d'explorer des pistes d'écriture. Écrire est à la fois se découvrir et se projeter dans un autre ; et lire est à la fois entrer dans l'univers intime d'un autre et avoir l'impression de lire ce qu'on pourrait formuler soi-même.
Qu'est-ce que vivre dans un univers sans vision ? Comment évoquer un univers à quelqu'un qui ne voit pas ? Voilà le genre de questions que je me suis posées en écrivant pour Benjamins Média.
Autre découverte : je suis une personne plutôt auditive et olfactive à qui est imposé, dans la vie courante, un monde où le visuel est surutilisé. Écrire en pensant à un lectorat non-voyant m'a permis de prendre conscience que je pouvais utiliser, pour mon lectorat habituel également, une palette plus riche. Leçon que je n'oublierai pas ! »
Claire Ubac a écrit deux histoires pour Benjamins Media : Petit chat découvre le monde et Poisson de rêve.
Action de mécénat en faveur de Benjamins Media
par Arnaud Brunet, directeur des relations extérieures Sony France.

Arnaud Brunet rappelle l'ancienneté du partenariat avec Benjamins Media (dix ans), projet important et valorisant « qui va de soi, naturellement ».
Il rappelle le lien social qu'est le son avec sa puissance évocatrice.
Sony France travaille dans le sens du développement du domaine des possibles avec l'arrivée sur le marché du home-cinéma qui donne au son toute sa profondeur et permet aussi aux personnes voyantes de mieux profiter des richesses du son.
Le débat qui suit aborde la recherche menée pour associer les odeurs, complément intéressant du son. Une université des senteurs est en projet à Manosque.

Julien Aimi, président de la Fédération des aveugles et handicapés visuels de France, conclut la matinée rappelant que la Fédération des aveugles de France est partenaire de Benjamins Media depuis trois ans. Il informe de l'intérêt que représente le musée Louis Braille sur la question de l'accessibilité au texte des personnes aveugles, enfants et adultes.
Ateliers « J'écoute dans le noir »
Deux classes de l'école François Coppée ont participé à cet atelier à partir des titres Gontrand le Goret et Miette a perdu une dent de la collection « J'écoute, je découvre, j'imagine » de Benjamins Media. Animations : Marie-Hélène Ughetto, présidente de l’association Benjamins Media.

Objectifs de cet atelier :
- Faire prendre conscience à chacun de son très grand potentiel d’écoute.
- Amener les enfants vers la question de la perception du monde, quand on voit, quand on ne voit pas et leur permettre à partir de leur représentation du monde d’améliorer leur capacité à communiquer, de confronter leurs perceptions subjectives, d’avancer vers des perceptions objectives.
- Faire découvrir aux jeunes enfants, à leurs parents et à leurs éducateurs ce que les productions Benjamins Media ont de singulier.

L’atmosphère sonore particulière à Benjamins Media vient toucher l’enfant « autrement », le rend disponible, facilite sa concentration, lui permet de comprendre même s’il ne connaît pas encore le mot, enrichit son imaginaire.
L’expérience du « noir » (quand elle est possible et acceptée) est partagée avec d’autres. Le « on va reposer ses yeux et ouvrir tout grand les oreilles » favorise une écoute plus profonde, libère l’enfant des modèles habituels et encourage sa propre créativité.
Subjective, objective, cette écoute dans le noir ouvre un possible travail avec l’enfant. On a pu constater la force des expériences exprimées très souvent par les enfants concernant ce « noir », signe de séparation, de peur parfois, et l’opportunité qui leur est donnée là d’en parler.
L’écoute grâce au travail spécifique réalisé sur le son, vient aussi créer un intérêt, une découverte parfois pour le toucher (avec les jeux tactiles sur le livre en braille qui prolongent l’écoute et passionnent les enfants).
Cette expérience du noir vient aussi susciter de l’intérêt, une ouverture vers ceux dont les yeux ne fonctionnent pas. Nous avons été étonnés des réflexions entendues montrant déjà, même chez de jeunes enfants, une sensibilisation aux réalités rencontrées par les personnes « qui n’y voient pas ».
Avec les deux groupes d'enfants accueillis le 15 mars, les échanges qui ont suivi l'écoute nous ont permis de vérifier la richesse des éléments perçus et la profondeur des questions ouvertes.
« J'écoute dans le noir » (JDN) est un atelier proposé par l'association Benjamins Media (écoles, bibliothèques, médiathèques, forum…).

Pour compléter votre information :
- Un ouvrage de Catherine Exertier consacré aux jeunes déficients visuels, Lire autrement 2 : lectures pour jeunes déficients visuels, publié en 2004 par la BPI/Centre Georges Pompidou. Cette réactualisation d'environ 500 titres paraît quatre ans après la première bibliographie qui faisait état de 1 200 références de livres pour enfants déficients visuels, sélectionnés en fonction de leur qualité et de leur lisibilité visuelle, tactile ou sonore et classés par tranches d'âge. Des index des ouvrages cités, par titres, en gros caractères, en braille, ainsi qu'une sélection d'adresses d'éditeurs, d' associations et de sites Internet, complètent la bibliographie.
Pour en voir la présentation.


Mise en ligne en avril 2004.


Retour
 

Haut de page
Copyright CNDP
Nouveautés du site Plan du site Contact Partenaires Mentions légales Crédits