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Adolescence et lecture. La lecture partagée. Les faibles lecteurs
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Cette journée s’est tenue le 18 mai 2004 à Besançon. Elle était organisée par ACCOLAD (Agence régionale comtoise de coopération pour la lecture, l’audiovisuel et la documentation), avec le soutien du ministère de la culture, de la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles) et des conseils généraux du Doubs et du Jura. Le public était essentiellement constitué de bibliothécaires et de documentalistes.
La matinée
Elle a été consacrée à l’intervention de Véronique-Marie Lombard, directrice de l’association Livralire, intitulée : « Adolescence et lecture : un rêve nécessaire ». Celle-ci a présenté conjointement son ouvrage Le voyage-lecture, bibliothèques et écoles associées ou comment vivre avec douze livres une histoire commune de lecture (éditions du Cercle de la librairie, 2003), l’opération « Tuliquoi », cabaret-lecture avec des collégiens de 4e. L’association Livralire (Connaissance et pratique de la littérature de jeunesse) a maintenant un site : www.livralire.org.
L’exposé a été passionné et convaincant. Véronique-Marie Lombard a d’abord fait quelques constats. Les défis-lectures, qui ont pullulé, s’essoufflent, alors que l’adolescent est une nouvelle cible éditoriale. Les adolescents ne fréquentent guère les bibliothèques que pour travailler ou se retrouver. On les dit non-lecteurs, « et pourtant ils lisent » (voir l’ouvrage de Christian Baudelot, Marie Cartier et Christine Detrez, Seuil, 1999) : photocopies, manuels, sites Internet, œuvres imposées à l’école (8 au lycée actuellement), publicités, magazines, BD, messages. Mais leur lecture, surtout informative (sous forme de grappillage), comprend trop peu de littérature : la fiction souffre d’un déficit d’image. Ce n’est que leur 7e activité dans la hiérarchie des loisirs. V.-M. Lombard juge cela normal. Ils privilégient le groupe ; la lecture est une activité individuelle. Ils aiment le bruit et non le silence. Ils ont peu de temps en raison du travail scolaire, de la multiplication des offres de loisir. L’activité de lecture est antinomique avec leur statut d’adolescent en quête d’identité : elle se fonde sur la notion de perte (il s’agit d’entrer dans l’univers d’un autre).
Les faire lire est pourtant un rêve nécessaire, qui ne peut devenir réalité que si on choisit les actions de promotion, d’accompagnement, de rendu, adaptées à ce qu’ils sont, ce qui est encore trop rarement le cas. Pour ne pas les rebuter, mieux vaut réduire l’offre : politique des petits paniers, effet chariot de retour. Les listes d’adultes, d’adolescents lecteurs sont peu efficaces. Bien des listes de professeurs révèlent leur âge : on peut se demander s’ils ont lu tous les ouvrages ou relu récemment ! La langue joue un rôle important dans la non-lecture des adolescents : syntaxe, vocabulaire, perte de l’imaginaire des mots. Les rencontres avec un auteur coûtent cher et sont moins des rencontres avec le livre qu’avec un témoin de la vie littéraire. La lecture suivie, obligatoire, suppose des travaux sur le texte, des travaux d’écriture, de validation de lecture plus que d’interprétation, selon V.-M. Lombard. Celle-ci s’inquiète des effets pervers des « modèles » que certains enseignants suivent (ou suivraient) : séquences proposées dans les revues pédagogiques sur des ouvrages présélectionnés, réponses comprises. Les clubs de lecture concernent surtout les bons lecteurs (qui sont surtout des lectrices). Les rapports de lectures librement choisies supposent que l’enseignant accepte le choix (exemple de refus : un livre trop court), ne juge pas sur les critères académiques de correction de la langue (exemple : « le père en vague » pour un père mécanicien sur un cargo se révèle très subtil), reconnaisse qu’il est très difficile de parler d’un livre, même pour un adulte. Les défis-lectures ne favorisent pas la lecture plurielle, intime : les questionnaires sont trop pointus (exemple sur L’Enfant transparent de Nina Bawden, Le livre de poche, 1992).
Bref, V.-M. Lombard préconise de dire : « Lisons ensemble » et de rendre les adolescents acteurs en toute liberté.
Pour faire lire, V.-M. Lombard propose donc le voyage-lecture au collège et au lycée (2e). Certes, il n’y a pas d’effet magique, mais les élèves lisent plus, ce qui se passe dans la classe change. L’expérience est positive : elle a été évaluée par une écriture libre des participants (exemple : écrire à une animatrice pour dire ce qui a été aimé ou non).
La démarche comprend quatre étapes :
1- Choix de livres : packs-lecture (2 jeux au CDI, 1 à la bibliothèque) : voir des exemples sur le site Livralire.
8 à 10 livres sont proposés pour vivre une histoire de lecture partagée. Actuellement, il n’y a plus de thème, rendu très scolaire par l’introduction des IDD (Itinéraires de découvertes), des TPE (Travaux personnels encadrés). Le fil conducteur est donné par le comité de lecture de livres récents. La charge est lourde : se repérer dans la production, choisir des livres courts, lisibles par tous, tenir compte des différents souffles, genres, varier l’offre pour éveiller la curiosité. Une liste gourmandise est offerte aux plus gourmands.
Les membres de l’équipe lisent en même temps que les élèves, sauf s’ils présentent un livre.
Un livre, terrain commun, est lu par tous (il peut ne pas « marcher » comme Travaille. Travaillons. Travaillez, de Jeanne Benameur, Hachette, 2001). Chaque livre est un véritable espace d’interprétations, objet de discussion.
2- Promotion des livres pendant 2 h (10-12 min par livre) au lycée, 3 h au collège.
Marier l’expression à un goûter est idéal.
Une discussion s’organise autour du livre commun, par groupes, avec un animateur qui a relu le livre la veille. Puis mise en commun. Exemples de questions ouvertes sur un recueil de nouvelles :
- nouvelle préférée ;
- points communs des nouvelles ;
- rebâtir le recueil ;
- si vous aviez une question à poser à l’auteur (l’expérience de questions effectivement envoyées a pu être négative) ;
- quel personnage aimeriez-vous rencontrer ou éviter ?
La présentation des autres livres se fait à plusieurs voix : professeurs de différentes disciplines, agents de service, personnels d’administration. La variation est de mise. Exemples :
- Le Père Tire-bras, de J.-F. Chabas, éditeur Thierry Magnier : la bibliothécaire l’a présenté comme sa propre histoire ;
- Les Contes de la cave, de Chamas, Le Seuil, 2003 : 15 objets ; les gants en plastique renvoyaient au personnage du chirurgien.
Les adolescents ont leur place pour créer une respiration : jeux autour du titre par exemple.
3- Le cheminement de lecture :
Le professeur de lettres est indispensable pour l’accompagnement au prêt, dans la passation : échanges des livres en classe (5 min de cours, confiance partagée). L’adulte visualise la lecture anonymement. Différentes formes ont été expérimentées : gommettes, tee-shirts tagués en fonction du goût, sels de bain colorés…
Certains enracinent la lecture dans la pédagogie entre liberté et obligation (3 livres imposés dans des secteurs difficiles). L’important est de créer le terreau, pas de semer indistinctement à tout vent.
Exemple de travail réalisé en groupe : écrire au personnage préféré du livre.
4- Le partage de la lecture :
- pour clore l’aventure commune ;
- pour partager l’aspect contagieux de la lecture (voir l’effet boule de neige d’Harry Potter) ;
- singulariser une lecture.
Le rôle du professeur reste fondamental.
Exemples : un tribunal pour Folle à tuer ? de Catherine Missonnier (Rageot, 2001), mises en scène filmées, abécédaires… et surtout les cabarets-lectures. Pour cela, il vaut mieux travailler avec un minimum de deux classes.
La volonté est de faire prendre conscience que lire, c’est être acteur. Le lecteur devient passeur de livre.
Conclusion
Les adolescents disent avoir besoin des adultes comme complices. Ceux-ci peuvent diffuser des titres de livres avec lesquels entrer en résonance, mettre en image, stimuler, donner des outils, donc aussi des exercices, singulariser les lectures, aider à faire œuvre soi-même. La socialisation des textes fait entrer dans la singularité. Les bibliothèques peuvent (et doivent) conquérir le public adolescent en aménageant l’espace, en mettant en valeur les livres par une promotion transversale, en offrant un accueil spécifique (référents adolescence), en faisant des offres (par exemple, une demi-heure de présentation de livres). La littérature est un dialogue entre l’homme et le monde. Notre première mission est d’en rendre les adolescents conscients.
Pour lire une présentation de l’ouvrage.
À signaler :
« Contelivres », 11e voyage dans les livres pour la jeunesse en Saône-et-Loire a eu lieu du 24 mai au 6 juin 2004 dans 28 bibliothèques.
L’après-midi
Marie-Pascale Piaget, documentaliste, a présenté succinctement les missions de CEDRE Franche-Comté (Centre de développement des ressources pour l’emploi). L’action de lutte contre l’illettrisme concerne les adultes. La perspective est de développer les collaborations, en particulier avec le CRDP de Franche-Comté. Des contacts ont été pris en ce sens pour l’établissement de la carte des ressources locales ; les ressources documentaires, les expertises de certains documents par les formateurs d’adultes sont intéressantes pour la remédiation au collège.
Le numéro indigo (08 20 33 34 35) mis en place par l’État et des associations pour l’orientation des publics en difficulté d’apprentissage, les acteurs sociaux, les professionnels de la formation et les bénévoles n’a guère été utilisé jusqu’à présent, ce qui est fort regrettable et invite à une relance de l’ANLCI surtout si la situation est la même dans tous les centres de ressources.
Élisabeth Pelloquin, chercheur en pédagogie au CREAHI (Centre régional d’étude et d’action pour les handicaps et l’insertion), a présenté plus longuement l’ouvrage dont elle est le coauteur avec Yannick Keller : La lecture partagée, guide pédagogique et sélection de 300 supports de lecture sur cédérom (éditions CRDP Poitou-Charentes, 2003).
Elle a présenté son parcours professionnel : partie de la formation de sourds-muets, elle a longtemps formé des adultes illettrés, d’où l’idée de publier un ouvrage proposant pour des adolescents et des adultes « entrant en lecture » des supports de lecture qui ne les infantilisent pas et soient accessibles. Elle est bien persuadée que tous peuvent avoir accès à la lecture, quels que soient le handicap et l’âge : il suffit de penser en termes positifs de potentialités. Dans un monde dominé par l’écrit, il est indispensable de favoriser l’accès à la lecture. De plus, l’imaginaire est basique au même titre que manger, dormir… La nécessité de publier l’ouvrage est venue du constat que si les formateurs connaissent les besoins, les bibliothécaires les livres, leur collaboration est insuffisante. En outre, les bibliothèques contiennent trop de vieux livres périmés qui ne peuvent pas susciter l’appétit de lire.
Les critères de sélection ont été expliqués : intérêt pour des adultes, accessibilité, disponibilité, qualité, refus des manuels d’apprentissage.
É. Pelloquin a montré le fonctionnement du cédérom, donnant ainsi idée de la variété des entrées, des propositions, des utilisations possibles. Les coups de cœur sont signalés.
Enfin, elle a présenté le contenu du guide pédagogique, insistant sur les moyens de créer l’« en-vie » de lire, le partenariat durable avec les bibliothèques qui ne doivent pas être des sanctuaires, mais des lieux vivants, sortir dans la rue (bibliothèques hors les murs). Il faut être ambitieux, sentir ce qui risque d’ouvrir l’appétit de lire des uns ou des autres. Quelques réussites ont été citées : un vieux paysan passionné par les arbres lit des poèmes sur ceux-ci et les trouve beaux ; à un groupe de femmes immigrées, on lit le texte intégral de Notre-Dame de Paris ; un jeune aveugle découvre Le Tour du monde en 80 jours, même si c’est cette fois dans un français facilité… Comme V.-M. Lombard, l’auteur bannit le contrôle, la validation, les concours.
Quelques questions posées :
- Est-ce vraiment bien venu de proposer une telle sélection alors que la liberté de choix de l’apprenti lecteur est fondamentale, les coups de cœur imprévisibles (exemples : une 4e SEGPA a plébiscité Le Petit Soleil jaune de Janine Teisson, Syros, 2003 ; des 2e Chaque jour est un adieu d’Alain Rémond, Seuil, 2000) ? À qui peut-elle être utile : aux formateurs, aux bibliothécaires, aux enseignants… ? Il a été répondu par l’auteur et quelques participants que la sélection n’était nullement injonctive. Personne, même si l’on est très actif, grand lecteur, ne peut tout connaître. La sélection peut orienter les lectures des uns et des autres, suggérer des pistes en fonction des besoins, des attentes du public concerné, sans rien imposer à celui-ci (c’est également valable au collège et au lycée). C’est un outil dont chacun peut profiter à sa guise, qui sera régulièrement réactualisé. C’est ce qui est précieux, car il existe peu de sélections bibliographiques de ce type.
- Comment toucher les adultes illettrés ? L’expérience montre que les réseaux sont très importants. Deux périodes sont favorables à une entrée plus spontanée dans la démarche : un âge avancé, lorsqu’on est libéré de ses obligations professionnelles, et, pour les mères de famille, l’entrée à l’école de leurs enfants (elles ne veulent pas qu’ils aient honte d’elles, elles veulent les aider). En revanche, il semble que les JAPD (Journées d’appel de préparation à la défense) n’aient pas l’effet escompté dans la lutte contre l’illettrisme, parce que les jeunes se sentent immédiatement stigmatisés, confortés dans leur sentiment d’échec.
Pour lire deux présentations de l’ouvrage :
La lecture partagée : guide pédagogique et sélection de supports de lectures pour adolescents et adultes
La lecture partagée : guide pédagogique et sélection de supports de lectures pour adolescents et adultes
Compte rendu rédigé par Brigitte Lacot, professeur
Mise en ligne en juin 2004.
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