3e Parcours professionnels pour la Lecture Jeunesse


Deux journées construites autour de rencontres thématiques, de grands forums et de tables rondes se sont tenues les 11 et 12 janvier 2005 à Marne-la-Vallée.
Prévention de l'illettrisme : quels livres, quels usages et quels médiateurs ?
Viviane Bouysse, chef du bureau des écoles à la DESCO, rappelle que le ministère de l'Éducation nationale a mis en place depuis trois ans un dispositif de prévention de l'illettrisme à l'école primaire. Elle précise que cela est l'affaire de tous et souhaite que le débat avec différents partenaires s'oriente sur la façon de construire le « savoir lire » et sur l'utilisation des livres - quels livres ? - dans l'acquisition de techniques de lecture mais aussi de culture. L'enjeu semble être de construire une appétence de lecture, au-delà de l'obligation scolaire.
L'ANLCI (Agence nationale de lutte contre l'illettrisme) est présentée comme un « ensemblier » qui coordonne et mutualise les initiatives des acteurs de la lutte contre l'illettrisme. Sa présidente, Marie-Thérese Geffroy, rappelle que 800 millions de personnes sont privées de lecture et d'écriture et que les situations d'illettrisme s'accroissent, notamment dans les pays développés où des adultes ne maîtrisent pas la lecture. Il s'agit donc de prévenir cette situation dès l'enfance.
Isabelle d'Huy de Penanster, orthophoniste et auteur, soutient l'idée que les parents sont les premiers concernés : ce sont eux qui lisent les histoires. Son ouvrage n'est pas une « méthode » de lecture mais fait écho aux programmes scolaires qui, dès l'école maternelle, proposent de découvrir la réalité sonore de la langue.
Dominique Auzel, éditeur chez Milan, souhaite avancer la notion de plaisir et de partage autour du livre. Ainsi, pour la collection qu'il dirige, « Les goûters philo », il a demandé au maquettiste que l'objet-livre ressemble à un bonbon, qu'il soit facilement manipulable, etc. Cela fonctionne : l'ouvrage a touché les lecteurs et s'est vendu à plus d'un million d'exemplaires. On sait qu'il est parfois lu par un public d'adolescents peu lecteurs - l'ouvrage est destiné aux enfants à partir de 8 ans - intéressés par les sujets et encouragés pas la simplicité du vocabulaire, de l'analyse, etc. Cet éditeur trouve important que l'enfant accède par le biais de l'outil livre à un « statut intellectuel ».
Viviane Bouysse souligne que les élèves français sont ceux qui sous-estiment le plus leur compétence de lecteur, d'où la nécessité de concevoir des ouvrages sur des sujets qui importent et qui intéressent les jeunes, mais sous une forme très simple.
Cécile de Laubier anime la bibliothèque de rue du 18e arrondissement de Paris pour ATD Quart Monde. Elle raconte l'histoire de ces enfants vivant dans des lieux de grande exclusion pour lesquels la lecture et la possession de livre ont permis de « ne plus avoir honte ».Trop souvent, ils ne se sentent pas concernés par des livres qui leur renvoient, à eux et à leurs parents, l'image de leur propre échec. C'est en leur permettant de retrouver leur dignité qu'on leur (re)donnera l'envie de lire. On doit également comprendre que, dans ces familles, il existe une autre forme de savoir !
Philippe Pourtier, de l'APFÉE (Association pour favoriser une école efficace), partage cette analyse. Si le goût de l'apprentissage diminue, c'est que la lecture et l'écriture ne correspondent, pour les enfants, à aucune compétence sociale hors de l'école (cf. les travaux de recherche de Gérard Chauveau). Il faut que l'enfant ait une raison, une envie de lire et d'écrire. Il faut également impliquer les parents, tout d'abord modifier leur conception de l'apprentissage et du scolaire, puis leur montrer comment accompagner la scolarité de leurs enfants afin qu'ils puissent tenir leur rôle de parent.

En savoir plus :
http://www.anlci.gouv.fr
http://www.atd-quartmonde.org
Les actions de promotion de la littérature jeunesse dans l'académie de Créteil
Hedwige Pasquet anime le débat.
Nic Diament présente La Joie par les Livres dont elle est directrice. L' association a été créée en 1965 et a pour objectif de soutenir toute action favorisant l'accès de l'enfant au livre et à la lecture. Elle gère le Centre national du livre pour enfants, centre de ressources offrant à la consultation plus de 180 000 documents et ouvrages de référence sur le livre et la lecture des enfants (la réouverture du centre est prévu pour mai 2005). La Joie par les Livres mène un travail critique sur la production éditoriale (elle reçoit le dépôt légal des ouvrages de littérature de jeunesse) et édite La Revue des livres pour les enfants. Elle propose un large programme de formations et développe également des échanges internationaux autour du livre pour enfants. L'association a davantage une vocation nationale qu'académique. Mais elle est le partenaire culturel référent du Pôle nationale de ressources littérature de l'académie de Créteil et, à ce titre, inscrit son action et sa réflexion au niveau local. Nic Diament souhaite souligner la différence entre la promotion de la littérature et la promotion de la lecture. Face à l'augmentation de la production éditoriale jeunesse, le travail de la Joie par les Livres est de promouvoir les « meilleurs ouvrages ». La question est donc de savoir ce qu'est un « bon » livre, ce qu'on veut promouvoir. Ce travail de promotion, la Joie par les Livres le mène au quotidien auprès des bibliothèques municipales et c'est en cela surtout que son action est locale.
La vocation du CPLJ (Centre de promotion du livre de jeunesse 93) a d'abord été locale, puis est devenue nationale avec le Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, explique Sylvie Vassalo, directrice du centre. L'action du CPLJ repose sur le métier de la médiation (il s'agit d'ailleurs de faire reconnaître la médiation comme l'un des métiers et des éléments de la chaîne du livre). Sylvie Vassallo présente les activités du CPLJ :
- la mise en relation de l'enfant avec le livre et également avec les auteurs et les illustrateurs permet de montrer la dimension vivante de la littérature de jeunesse. Derrière les livres, il y a des auteurs et le centre veut promouvoir la création contemporaine. Cela passe notamment par la venue des enfants au Salon du livre de Paris (80 000 enfants ont été accueillis en trois ans), par la réalisation de malle de livres thématique et de formations autour de ces malles (« Tout petit tu lis ») ;
- les ateliers de lecture et d'écriture permettent de développer de véritables projets autour de l'écriture numérique par exemple (Arapa, 30 ateliers de 6 à 10 semaines avec un auteur et un photographe), d'auteurs en résidence ;
- le travail sur la diversité des supports passe par la réalisation de sites internet dédiés à des auteurs ou de sites support d'ateliers.
Le CPLJ travaille donc à la mise en relation des différents métiers de la littérature de jeunesse sur le terrain.
Bertrand Legendre, directeur du DESS Édition à Paris XIII, souhaite pour sa part présenter les résultats d'une étude en cours, menée par les étudiants du DESS Édition sur les relations des libraires jeunesse avec les autres partenaires de terrain sur l'académie de Créteil. Près de 20 librairies ont été analysées. L'étude montre une grande diversité d'actions. On peut distinguer les « libraires fournisseurs » des « libraires partenaires ». Ces derniers souhaitent inscrire leur partenariat dans la durée, ce qui leur demande une énergie considérable. De fait, il y a des endroits où il n'y a aucun partenariat. Il y a par ailleurs un problème de connaissance de la réalité économique de la chaîne du livre.
Pierre-Gilles Flascu, libraire depuis 35 ans, ne partage pas les analyses de Bertrand Legendre. Il a connu différents types de structures de librairies. Il a d'abord créé une toute petite librairie qui avait la nécessité vitale de vendre des livres ! Être militant n'était pas alors un choix mais bien une nécessité. Cela a donné lieu à de formidables rencontres même si tout a toujours été mené dans l'urgence. Maintenant que la taille de sa librairie est plus importante, qu'il n'est plus seul mais avec une équipe, il peut jouer un véritable rôle de conseil.
Hedwige Pasquet souhaite revenir sur un certain nombre de points évoqués en interrogeant les différents intervenants. Comment créer des passerelles entre les différents passeurs que vous êtes ? Cela passe-t-il par la formation et d'ailleurs qu'elle est l'offre de formation ? Qu'est-ce qu'un « bon » livre ?
Pierre-Gilles Flascu estime s'être formé lors de la réalisation de projets de partenariats, notamment avec les bibliothécaires. Il a plus rarement collaboré avec les enseignants.
Aujourd'hui les enseignants ont une bonne connaissance de la littérature de jeunesse, ajoute Nic Diament. Néanmoins, la lecture des enseignants et des bibliothécaires reste très différente. Ces deniers se situent dans la perspective d'un fonds extensible, et ce dans le but de développer les capacités de choix de l'enfant.
Bertrand Legendre pense qu'il y a encore énormément à faire en matière de partenariat et qu'on ne peut se satisfaire des quelques expériences qui fonctionnent. La formation et l'information entre partenaires doivent être développées. Le travail se situe sur le terrain, auprès de ceux qui ne sont pas encore « acquis à la cause ».
Sylvie Vassallo ajoute qu'on ne doit pas oublier les parents en tant que partenaires. Les acteurs de la littérature de jeunesse doivent élaborer ensemble des outils en leur direction. Enfin, elle évoque la presse et la façon dont celle-ci parle, ou plutôt ne parle pas de la littérature de jeunesse.
Pierre-Gilles Flascu estime que la réalité économique de la chaîne du livre, la loi Lang par exemple, doivent faire l'objet d'une explication auprès des prescripteurs, notamment les enseignants.

En savoir plus :
http://www.lajoieparleslivres.com/
http://www.salon-livre-presse-jeunesse.com/
Lecture et littérature : points de vue argumentés sur le statut de la littérature jeunesse
Ce forum a été introduit par Évelyne Martini, IA-IPR Lettres, rectorat de l'académie de Créteil et Colette Gagey, présidente du groupe Jeunesse, Syndicat national de l'édition.
Anne Armand, inspectrice générale des Lettres au ministère de l'Éducation nationale, introduit le débat en centrant la problématique sur le statut de la littérature de jeunesse, entrée officiellement dans les programmes, qui, en dépit de sa bonne santé éditoriale, pose un certain nombre de problèmes...
Anne-Marie Chartier, enseignante-chercheur et maître de conférences au service d'histoire de l'éducation, INRP, centre son propos sur la question du corpus de la littérature de jeunesse, du point de vue du prescripteur : malgré une production éditoriale d'une grande richesse et d'une grande diversité, cela pose la question des mémoires scolaires. Comment capitaliser les lectures ? Sur quel corpus de culture partagée et vraiment commune peut-on s'entendre ?
Charlotte Ruffault s'interroge, en tant qu'éditrice (Hachette Jeunesse), sur cette diversité de l'offre de la littérature de jeunesse et sur l'évolution constatée depuis quelques années dans les stratégies de séduction à l'égard du lecteur (titre, 1e et 4e de couverture.). Elle note les changements des formes de lecture chez les jeunes qui lisent dorénavant de gros « pavés » (par exemple, Harry Potter), mais en « traquant le scénario ». Elle ajoute que les éditeurs sont souvent pris entre leurs envies novatrices et les contraintes de la réalité financière.
Pierre-Marie Beaude, en tant qu'auteur et enseignant (université de Metz), évoque les risques encourus en raison même du succès de la littérature de jeunesse :
- risque pour l'auteur de devoir écrire en termes de commande et de directives données par l'éditeur ;
- risque de « scolarisation » de l'objet-même qui s'inscrit dans le contexte institutionnel des programmes de l'Éducation nationale ;
- risque enfin que les auteurs et les illustrateurs, très sollicités pour des interventions diverses, deviennent les VRP de leur œuvre.
Cela leur pose un véritable problème éthique.
Pierre Bruno, professeur à l'IUT de Dijon, s'intéresse à la question des cultures de la jeunesse. Il aborde l'harmonisation relative des jeunes dans leur rapport à la culture, parle d'un effet de génération plutôt que d'un effet d'âge, mais insiste sur le fait que, cette culture jeune - qui se veut distincte de la culture générale - fonctionne elle aussi selon des principes de distinction liés à la partition dominants-dominés.

L'échange avec la salle porte sur la lecture dite « utile » que les enseignants constatent chez leurs élèves, sur la part de la lecture prescrite et de la lecture libre, sur les possibilités de faire évoluer et varier les lectures des jeunes et enfin, sur les passerelles possibles entre la littérature de jeunesse et la littérature.
Enjeux des premières lectures : de la lecture accompagnée à la lecture autonome
Intervants
Laure Delattre, professeur des écoles, centre la réflexion sur la question des lieux pour l'accompagnement à la lecture des jeunes enfants.

Hélène Wadovski, en tant qu'éditeur (Père Castor Flammarion), insiste sur la préoccupation essentielle d'une grande lisibilité dans les ouvrages destinés aux plus petits. La lecture accompagnée doit être la plus fluide possible, rien ne doit constituer un frein au plaisir de lire. Elle pointe notamment la grande attention portée au vocabulaire.
Dans son travail d'écriture, Malou Ravella, auteur, veut toucher les médiateurs et précise son choix de réfléchir aux sonorités de la langue et de faire entrer son lecteur-auditeur dans des univers spécifiques.
Élisabeth Bergeron, secrétaire générale de l'association L.I.R.E. à Paris (Le Livre pour l'Insertion et le Refus de l'Exclusion), présente le travail de son association autour de deux pôles :
- l'animations dans les PMI, les relais maternels, les centres sociaux, etc., auprès des tout-petits ;
- la formation, notamment des assistantes maternelles.
Elle insiste sur l'importance de la lecture oralisée dans la construction psychique de l'enfant.
Isabelle Audois, lectrice elle-même pour L.I.R.E., illustre ses propos d'exemples tirés de son activité quotidienne avec des enfants dès 3 mois (dans les salles d'attente de PMI notamment) en pointant le choix des livres (« de qualité ») et met l'accent sur le respect du rythme de l'enfant et la nécessaire gratuité de cette activité d'échange adulte-enfant.
Jean-Paul Hamby, inspecteur de l'Éducation nationale, revient sur le bouleversement créé par l'introduction, en tant que telle, de la littérature de jeunesse, dans les programmes de 2002 : il est important pour l'enfant d'être confronté à des œuvres singulières et il est nécessaire pour l'enseignant de bien connaître ce qu'il propose et d'adapter sa médiation en complémentarité avec les autres acteurs.

L'échange avec le public porte sur la difficulté de choisir des œuvres pour les très jeunes enfants, sur le délicat passage de la lecture accompagnée à la lecture vraiment autonome, sur l'importance de l'interprétation comme garant de la liberté de l'individu ainsi que sur le rôle irremplaçable de l'école dans la construction des compétences de lecture de tous les enfants.
Diversité et complémentarité des médiations : passerelles ou cloisonnements ?
En introduction au débat sur les médiations, Francis Tourigny, directeur adjoint du CRDP de l'académie de Créteil, centre la réflexion non sur la nécessité des médiations d'adultes entre l'enfant et le livre - sur laquelle il y a consensus -, mais sur la difficulté à assurer la complémentarité entre elles, tout en respectant la spécificité de chacun des intervenants.
Christine Péclard, bibliothécaire de la Ville de Paris, développe le point de vue des bibliothécaires en indiquant les compétences propres de ces professionnels du livre (entre autres, une excellente connaissance de la production éditoriale dans le domaine de la jeunesse) et en énumérant les partenariats multiples qui peuvent se mettre en place (avec les enseignants, les médiateurs culturels, les intervenants associatifs, les libraires.). L'objectif est bien de construire des lecteurs autonomes à travers des parcours propres et différenciés.
Sylvie Labas travaille à Saint-Denis dans une librairie conçue autant comme un lieu de vie et d'échanges autour des livres que comme un espace de vente. Elle y accueille ses clients bien-sûr, mais tout autant les enfants accompagnés ou non, créant ainsi tout un réseau de sociabilités autour du livre. Enfin, elle rappelle son souci de ne jamais négliger dans son offre les petits éditeurs et manifeste sa volonté de diversifier au maximum ses propositions.
Jean-Luc Laffond del Cardayre, de la direction départementale jeunesse et sports 78, apporte un regard du côté du périscolaire et de l'éducation populaire. Il insiste sur la nécessité de se construire, entre médiateurs, une culture commune pour ancrer, dans un contexte territorial local, des projets efficaces (le travail aux Mureaux, par exemple).

Les questions soulevées par le public sont relatives à la construction de l'autonomie du lecteur qui doit être progressive, à la lecture comme une acculturation (aux pratiques, aux lieux, aux objets.) et à l'attention qui doit être portée pour une efficacité des actions dans le temps (les animations fortes ne sont pas toujours les plus marquantes si elles ne sont pas relayées).
(Laurent Piolatto, délégué général de l'association Lire et faire lire, n'a pas pu être présent pour le débat comme cela était prévu)
Lecture de filles, lecture de garçons ?
Intervants
Gérard D'Hotel, rédacteur en chef du magazine L'Hebdo-Le monde des ados, interroge d'abord les intervenants sur la moindre lecture des garçons par rapport aux filles.

Ce constat - sur lequel tout le monde est d'accord - amène à poser deux questions : comment faire évoluer les représentations sociales dominantes masculines et féminines de la lecture ? Par rapport à la question de la féminisation de la production littéraire, est-elle liée à une part importante des femmes dans les maisons d'édition ?
Hélène Montardre, auteure, rappelle l'évolution qu'elle constate depuis 1995 : la littérature de jeunesse voit l'émergence d'auteures et de collections spécifiquement dédiées
aux filles.
Mariette Darrigrand, sémiologue, s'inquiète de la disparition progressive des polarités homme/femme dans notre société. Selon elle, ce phénomène ne serait pas seulement lié au domaine de la lecture. Son autre souci est relatif à l'existence même du livre comme objet d'une pratique culturelle spécifique.
Florence Laville, professeure de lettres en lycée professionnel, affirme qu'il y a un réel danger à enfermer les élèves dans des identités uniquement sexuelles. Elle insiste sur l'importance de proposer à ces jeunes, souvent en situation de difficultés scolaires, des œuvres difficiles qui peuvent constituer autant de réponses aux questions existentielles qu'ils se posent.
Consulter la contribution de Florence Laville.

L'échange porte ensuite sur la question des lieux de vente et donc de la visibilité donnée par les vendeurs (hypermarchés.) à tels livres plutôt qu'à d'autres. C'est toute la question de l'accès aux livres et à la culture (mais laquelle ?) qui est lancée. Comment, dans de telles conditions, contribuer au développement de l'esprit critique des jeunes ?
Le dernier point soulevé, lié au précédent, aborde la question des lectures de séries ou de collections (avec comme exemple la collection Chair de Poule) : comment faire évoluer ces pratiques de lectures ? Quelles valeurs sont transmises aux jeunes à travers ces textes ? Quelles représentations mettent-ils en place, notamment sur les images de l'homme et de la femme dans la société ?
Que lisent les adolescents ?
Annick Lorant-Jolly, responsable éditoriale au CRDP de l'académie de Créteil, rappelle en introduction que le concept d'« adolescence » est désormais ancien et que les collections qui leur sont destinées remontent aux années 60.
Odile Amblard, rédactrice en chef adjointe d'Okapi, présente les résultats d'enquêtes menées auprès des 10-15 ans (sondage du Crédoc pour Je bouquine et enquête « Consojunior »). Cette enquête montre notamment que :
- la lecture de bandes dessinées et des mangas se développe,
- le jeune public est attiré par les « vrai/faux journaux » et autres récits de vie,
- la lecture est pour eux un plaisir,
- le goût pour la lecture décroît entre 11 et 15 ans et surtout chez les gros lecteurs.
Dernier résultat commenté qui a visiblement fait rire l'assistance : 70 % des jeunes interrogés ont lu un livre dans les trois derniers mois.
Brigitte Vaucher, IEN-EG Lettres, a mené, quant à elle, une enquête sur la littérature de jeunesse dans les CDI des lycées professionnels de l'académie, auprès du public des 15-18 ans (élèves de CAP, BEP et Bac pro).
Annick Lorant-Jolly demande aux éditeurs quelle est la part relative de l'offre destinée aux adolescents dans leur catalogue et quelle est leur stratégie pour toucher ce public spécifique.
Hélène Wadowski, éditrice, a créé, il y a 8 ans, les collections pour adolescents chez Flammarion. Autrefois, on ne se questionnait pas sur la lecture des adolescents, on passait directement du Club des cinq aux auteurs pour adultes. Aujourd'hui, Castor Poche n'est plus lu par les garçons après la 5e. Avant de lancer une collection pour adolescents, l'équipe de Flammarion a travaillé durant un an sur cette problématique : ainsi est née la collection Tribal. La couverture rompt avec l'illustration et propose un graphisme proche de celui des compacts disques musicaux. Le nom de Flammarion est visible. Le nom de la collection évoque le groupe, l'appartenance et le partage. J'ai 14 ans et je suis détestable est l'ouvrage emblématique de la collection et notre meilleure vente sans aucune promotion, précise Hélène Wadowski. Les ouvrages autour des thèmes sur le premier amour et la sortie de l'enfance se vendent bien. Tribal est donc en rupture par rapport au classicisme de Castor Poche. En ce qui concerne les contenus, la seule limite que je me fixe concerne la désespérance, je ne veux pas de romans aux issues négatives, conclut-elle.
Dominique Auzel, éditeur chez Milan, sait qu'il est difficile d'intéresser cette tranche d'âge, notamment avec les documentaires. Face aux nouvelles pratiques de recherche de l'information des plus jeunes (Internet leur livre un exposé clé en mains) et parce que les documentaires traitent trop souvent des mêmes thèmes (les châteaux-forts), Milan a lancé une nouvelle collection de documentaires. Retour aux textes et aux idées, pas de ciblage trop visible vers les adolescents, plaisir de lire du livre et volonté de donner un statut intellectuel à l'enfant sont les principes éditoriaux définissant la collection De vies en vies. Il s'agit de biographies d'idées sur des « héros » (Mozart, Marco Polo, Coluche.). Le grand changement dans le documentaire a été amené par les éditions du Seuil avec la publication du Racisme expliqué à ma fille. C'est ce vers quoi doit tendre le documentaire, conclut Dominique Auzel.
Choisir un manuscrit
Bertrand Legendre, directeur du DESS Édition Paris 13, propose de plonger au cœur du métier d'éditeur. Quand on les interroge sur le sujet du choix d'un manuscrit, les éditeurs revendiquent une large part de subjectivité et répondent « j'édite ce que j'aime ». Concrètement, comment ce choix s'effectue, demande Bertrand Legendre, et comment il se confronte à l'identité d'une maison d'édition, à ses collections.
Élisabeth Sébaoun, responsable de la fiction chez Bayard, pense avant tout au lecteur et met de côté sa subjectivité lorsqu'elle lit des manuscrits. Préalablement à sa lecture, un tri des textes est fait : est-ce un auteur qu'on connaît ? Est-ce un manuscrit « spontané » ? Quoi qu'il en soit, un manuscrit est une aventure à part entière et chaque façon de lire est différente. On doit ensuite s'interroger sur la place que l'ouvrage peut prendre : doit-il se placer dans notre catalogue ou serait-il mieux dans une autre maison d'édition ?
Françoise Mateu, responsable éditoriale de Syros et directrice des collections Tempo et Les uns, les autres, revendique sa subjectivité lors du choix. On doit, selon elle, être touché en tant que lecteur adulte. Donc beaucoup de choses entrent en compte : est-ce un « auteur-maison » (dans ce cas nous sommes plus indulgents) ? Le texte commence-t-il plus ou moins « vite » ? Y a-t-il une tension ? Une problématique ? Mais il n'y a pas que des questions de style et d'écriture. On doit en effet se demander si le texte « rentre » dans notre catalogue, ajoute Françoise Mateu.
Catherine Bon, responsable du département littérature de Gallimard jeunesse, pense effectivement qu'il faut avant tout aimer un texte pour bien le publier, c'est-à-dire bien accompagner le travail de l'auteur et soutenir le texte auprès des différents interlocuteurs. Ce métier est intuitif, il faut se fier à la notion de goût, dit-elle.

Quel est concrètement le dispositif mis en place ? interroge Bertrand Legendre.
Chez Gallimard, trois lectures sont effectuées avant que le texte n'arrive au comité de lecture composé d'éditeurs de la maison ainsi que d'enseignants, de bibliothécaires, de libraires, répond Catherine Bon.

Question de l'assistance : - Comment sont choisis les membres du comité de lecture ?
Ce sont davantage des relations personnelles, dont on connaît leurs réactions, affirme Catherine Bon.
Chez Syros, il n'y a rien de comparable ! Ils sont deux, précise Françoise Mateu. Il n'y a pas de comités de lecture. Elle lit tous les textes, puis les présélectionne. Il faut donc avoir l'art des bonnes introductions pour qu'elle ait envie de continuer la lecture de l'ouvrage. On lui a parfois reproché cette subjectivité. Mais les questions restent : cela me plaît-il ? Suis-je apte à le publier ? Suis-je le meilleur éditeur pour cela ? Vouloir à tout prix éditer un texte qu'on aime alors qu'aucune collection n'est adaptée, cela peut desservir l'ouvrage du fait d'un manque de lisibilité. Malgré une superposition d'images, celle de la maison d'édition, de la collection et de l'auteur, tout doit être cohérent et faire sens.
Chez Bayard, il n'y a pas de comité de lecture, la volonté est que les textes soient lus par des éditeurs et non par des bibliothécaires ou des enseignants, explique Élisabeth Sébaoun. L'éditeur sait s'il pourra défendre ce texte et ce qu'il faudra dire à l'auteur. La lecture précède la rédaction de fiches sur les ouvrages. Nous cherchons à savoir si le jeune trouvera du plaisir à la lecture ; nous faisons donc parfois abstraction de l'histoire, ajoute Élisabeth Sébaoun.

Question de l'assistance : - Faites-vous des commandes aux auteurs ?
Nous « invitons » des auteurs, répond Élisabeth Sébaoun. Nous ne faisons pas de commandes, sauf dans le cadre des séries.
Catherine Bon confirme que la commande est rare dans le domaine de la fiction. On y a recours pour les documentaires.
J'ai passé une commande une fois, affirme Françoise Mateu. J'avais entendu une histoire qui me plaisait. Cela a été difficile pour l'auteur car contraignant et il se sent investit d'une mission.

Question de l'assistance : - Faites-vous lire les manuscrits à des jeunes ?
Nous profitons de la présence de stagiaires de 4e et de 3e, répond Élisabeth Sébaoun. Mais on ne peut s'y fier, ils ont des engouements inexplicables.
On peut effectivement discuter de la réception de tels ou tels textes avec de jeunes stagiaires mais ce n'est pas notre démarche, confirme Catherine Bon.

Question de l'assistance : - Y a-t-il des best-sellers de la littérature de jeunesse ? Quand considère-t-on qu'un ouvrage se vend bien ?
Des livres entrent dans notre fonds et seront les classiques de demain, ce sont des long-sellers, répond Catherine Bon.
Nous n'avons pas la même conception du succès, ajoute Françoise Mateu. Chez Syros, un ouvrage retiré, c'est déjà un succès. Un ouvrage vendu à 5 000 exemplaires est un bon titre.
Pour nous, cela dépend des collections, ajoute Catherine Bon. Un Folio junior touche un public large et peut se vendre de 10 à 20 000 exemplaires. Scrypto touche un public plus restreint et sera donc tiré à 6 000 exemplaires.

Question de l'assistance : - Avez-vous déjà censuré une partie d'un texte afin de renforcer sa cohérence avec votre ligne éditoriale ?
J'ai déjà demandé des modifications mais cela n'était pas par rapport à une ligne éditoriale, c'était parce que le contenu me gênait, explique Françoise Mateu. Quand j'ai un doute sur un texte que j'hésite à publier parce qu'il me heurte et me trouble, je prends l'avis d'autres professionnels. Par exemple, « Destin de femmes » dans la collection J'accuse a failli ne pas être publié ; or, ce livre a été primé.
L'objet-livre : les arts graphiques au service de la maquette
L'évolution des techniques a modifié les métiers de l'édition, les habitudes de travail et les résultats obtenus. Les moyens sont multipliés et les coûts réduits. Nous avons voulu présenter trois exemples de réalisation d'un ouvrage, à trois échelons de la chaîne et mettre ainsi en avant le rôle de l'éditeur, celui du graphiste et du directeur artistique, indique Alain Joly, directeur artistique.
Emmanuelle Painvin, éditrice, présente la maison d'édition Didier jeunesse, réputée qualitative, qui publie 25 nouveaux titres par an et contient 180 ouvrages au catalogue. Didier jeunesse travaille autour de la petite enfance, de la tradition orale et du livre cd. C'est une petite maison où travaillent trois personnes. Pour Emmanuelle Painvin, l'éditeur a un rôle de passeur d'histoire, un marieur qui doit faire se rencontrer les gens et créer les bonnes alliances. Son travail consiste en la recherche de projets, d'auteurs, de graphistes. Un éditeur doit également avoir des compétences de directeur artistique, faire le suivi de la pré-presse, etc. Son objectif est de créer une ligne graphique libre (ouverte à tout type d'illustrations et à toute technique) mais cohérente. Les livres ainsi créés doivent conduire à une lecture à voix haute et faire retrouver l'émotion de la parole. Emmanuelle Painvin travaille toujours avec les mêmes prestataires : imprimeur, photograveur, scannériste, photographe, relieur, calligraphe. tous ces noms qui n'apparaissent pas sur la couverture du livre. On assiste aujourd'hui à un formidable développement de la créativité, mais on peut vite tomber dans le phénomène de mode, affirme cette éditrice. Avant de faire du nouveau, il faut donc faire du viable, il faut réaliser un livre qui restera au catalogue, ajoute-t-elle. Une bonne maquette est une maquette lisible, et ce même si on cherche à lui donner du rythme. Yannick Grannec, designer graphique, n'a pu être présente, mais elle a défini, par écrit, le métier de graphiste  : si le métier d'éditeur consiste à cuisiner une salade russe alors le graphiste, lui, réalise la mayonnaise.
Sébastien Pelon, graphiste, indique que le fonctionnement chez Flammarion est évidemment totalement différent. Cette maison publie en effet 180 ouvrages par an. C'est le responsable éditorial qui lit et choisit les textes, précise Sébastien Pelon. Dans d'autres maisons, c'est l'auteur qui arrive avec un projet, ce n'est pas le cas chez Flammarion. Après une première lecture, on doit déterminer l'univers de l'ouvrage et choisir au final une illustration. L'image de couverture doit évidemment évoquer le texte et donner envie de lire tout en faisant attention à ne pas enfermer le livre par la présence de codes trop nombreux ou trop visibles. Chez Flammarion, le service fabrication représente 30 personnes. De fait, à ce moment de la chaîne du livre, nous n'avons pas le même rapport ni la même exigence que celle d'Emmanuelle Painvin, explique Sébastien Pelon. Je ne peux me rendre à un calage qui a lieu en Chine ! La réflexion, menée avec le responsable éditorial, le chef de fabrication et le graphiste, est davantage autour de l'objet-livre. Il s'agit de choisir un format, un papier, une découpe, une typographie. en cohérence avec le texte de l'auteur. Ces choix sont signifiants et véhiculent l'univers de l'auteur.
Klutt Mouchet, directeur artistique pour les collections scolaires et para-scolaires chez Hatier, explique que son travail est avant tout de veiller à la cohérence d'une ligne graphique. Il s'agit donc de rencontrer des gens et de trouver, parmi de nouveaux graphistes, ceux qui seront le plus à même de travailler sur telle ou telle maquette. La question de la maquette est assez ingrate et peu connue du grand public. Derrière certains titres du scolaire ou para-scolaire, il est difficile de comprendre l'intention éditoriale et on se demande ce qu'on va pouvoir amener de différent. L'élaboration de la maquette, qui représente environ 10 jours de travail, se fait au mois de juin ou de septembre. Le directeur artistique fait alors l'« intermédiaire » entre la maison d'édition et le graphiste, il porte le projet.
Sujets tabous, sujets à risques. Peut-on tout publier ? Peut-on tout donner à lire ?
Animé par Marie Lavin, déléguée académique à l'action culturelle, rectorat de l'académie de Créteil.
Charlotte Ruffault, éditrice chez Hachette jeunesse, rappelle les grandes lignes de la loi de 1949 : le contrat qui lie l'auteur à l'éditeur les engage tous deux au même titre face à la loi. Publier une œuvre est donc une forme d'engagement. Sachant que la commission de surveillance ne peut tout lire, cela fonctionne beaucoup sur dénonciation.
Emmanuel Barthélemy, éditeur chez Bréal, précise que la commission de surveillance ne peut déclencher d'enquête auprès du ministère de la justice avant la publication d'un ouvrage et donc empêcher sa sortie.
Oscar Brénifer, philosophe et auteur, propose d'évoquer les raisons/arguments menant à la décision de non-publication d'un texte : le financier, le juridique, l'argument moral, la compréhension, l'argument d'intérêt et la mode. Les arguments qui font que l'on donne ou pas un texte à lire aux élèves sont les mêmes. Cette intervention vise à rendre conscients les critères de jugement d'un ouvrage.
Sandrine Mini, éditrice chez Autrement jeunesse, pense que les adultes mettent certaines barrières lorsque cela dépasse leur propre compréhension. Elle donne l'exemple des cessions de droits des documentaires junior à l'étranger : en Italie, leurs ouvrages traitant de la mort, de la drogue, de la sexualité, des média, n'ont pas été traduits. Il est difficile d'élargir la palette des sentiments pour les tout-petits parce que l'on pense trop souvent que telle ou telle chose ne leur parlera pas. Ainsi, l'ouvrage « Puce », récemment publié, a suscité une vive polémique. Dans cette histoire pourtant simple, beaucoup d'adultes ont lu la mort, le viol, l'inceste, s'en sont émus auprès de nous et nous ont demandé quelle était la vérité derrière ce livre. Mais que lit l'enfant ? « Laissez-les lire » disait Geneviève Patte.
Il y a des sujets à risques, mais pour qui ? s'interroge Annick Lorant-Jolly, responsable éditoriale du CRDP de l'académie de Créteil.

En savoir plus :
Loi du 16 juillet 1949 : Sur les publications destinées à la jeunesse : http://www.ricochet-jeunes.org/loi49.asp

Propos recueillis par Hélène Sagnet,
chargée de projet du PNR Littérature de jeunesse
et
Francis Tourigny,
directeur adjoint du CRDP de l'académie de Créteil.

Mise en ligne en janvier 2005. Mise à jour en avril 2005.


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