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Attentes, peurs et besoins des parents |
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Témoignage d'Henryelle CHEVASSU, ATD Quart Monde, le mercredi 6 avril 2005
Mon travail, pendant trente-six ans, m’a portée à la rencontre des enfants en difficulté, des familles en difficulté, des familles à la vie difficile. Retraitée, je me suis impliquée dans le mouvement ATD Quart Monde et j’ai rejoint le groupe de Dole. À la demande du mouvement, ce groupe démarrait une recherche-action sur la promotion familiale. Au départ de ces groupes de travail, il y a une rencontre : la rencontre entre des personnes qui vivent en grande précarité, certaines connaissant la misère, la solitude, l’humiliation, et d’autres personnes ayant envie de les rejoindre. Nous avons travaillé deux années sur le thème de la famille. La vie de famille est fondamentale et essentielle pour chacun, lieu d’apprentissage de l’amour et de la vie en société. Nous avons échangé, réfléchi sur l’histoire de la famille, son identité, ses valeurs, ses relations, ses rencontres avant de travailler sur les conditions nécessaires pour vivre dignement en famille. Les personnes participant à cette recherche-action se sont rencontrées une fois par mois et, au plan national, une fois à Paris en mai 2003. Puis, la deuxième année, une rencontre européenne a eu lieu en février à Varsovie avec des délégations de seize pays. Trois groupes de France y ont participé : Brest, Nancy et Dole. Cette rencontre de 300 européens très divers voulaient interpeller les institutions européennes, les gouvernements et les habitants pour que se construise une Europe respectueuse de la dignité et des droits de tous. Une troisième rencontre s’est passée à l’ENA en mai 2004 où nous avons invité nos partenaires sociaux et institutionnels pour chercher ensemble comment garantir les liens familiaux pour tous. Ceci pour vous dire combien je suis heureuse de venir témoigner aujourd’hui, à votre demande, de cette vie difficile des familles du quart monde ; de partager avec vous leurs attentes, leurs peurs, leurs besoins et leurs réflexions sur les liens réels et désirés avec l’école. Cette invitation nous la voyons comme une main tendue pour se rejoindre et lever le plus d’obstacles possibles à l’acquisition des savoirs et des compétences scolaires par leurs enfants. Pour eux, je vous en remercie.
Je vais donc témoigner des attentes, des peurs et des besoins des parents.
« Ils ont besoin d’être reconnus bons parents » disait Joseph Wresinski, fondateur du mouvement ATD Quart Monde. À Dole, les familles se sont exprimées : « J’aimerais qu’on dise nos côtés positifs, pas seulement nos manques » ; « J’ai besoin de sentir la confiance des enseignants » ; « J’ai besoin d’être entendu, on me dit “Oui, oui, j’ai compris” avant que j’ai pu parler ». Ces familles ont cette peur-angoisse d’être séparés de leurs enfants. Dans leur projet de vie, le projet familial ne tient pas seulement une grande place mais il tient quasiment toute la place et est lié à une idée de solidarité, de liens forts créés dans la résistance à la grande pauvreté. Elles ont la peur du jugement, du regard de l’autre : « À l’école, j’ai demandé un règlement pour que les enfants se respectent, un enfant a dit à mon fils “T’es qu’un pauvre, t’es qu’une m…” » ; « J’ai peur de faire des fautes, je ne sais pas trop bien écrire, j’ai peur qu’on se moque de moi » ; peur de demander de l’aide : des expériences passées négatives ont favorisé la méfiance qui rend la présence aux réunions une épreuve quasi insurmontable pour certaines : « Les personnes en difficulté, il faut aller les chercher, elles n’osent pas prendre la parole, elles ont peur, honte. » Les personnes qui ont été humiliées par l’école disent qu’elles ne peuvent pas y retourner seules. Elles ont un besoin de valorisation de l’estime de soi, besoin que soit prise en compte la diversité, « On n’est pas tous pareils », 49 % ont peu de liens sociaux.
Mais…
ces parents à la vie difficile ont les mêmes aspirations que tous les parents.
Ils souhaitent le bien-être de leurs enfants et le développement de l’enfant, de ses capacités. « Je veux qu’il réussisse à apprendre tout ce qu’il peut. » Ils ont une très grosse attente vis-à-vis de l’école. « Ma fille revenait de l’école avec des bleus, des coups, je suis allée voir la maîtresse, elle en a parlé aux enfants. »
Ils ont les mêmes joies, mêmes craintes, mêmes doutes : « Je suis allée voir s’il n’était pas tout seul, s’il est intégré. »
En mars 2004; nous avons fait un débat sur l’école. Nous avons parlé du socle commun de connaissances : « Le français pour tous, savoir lire, écrire, compter » ; « Que les enseignants n’enseignent pas à tous la même leçon, qu’ils prennent plus de temps pour ceux qui n’ont pas compris » ; « Qu’on donne plus de temps à ceux qui ont du mal » ; « Qu’ils sachent compter, l’argent de poche mais aussi la monnaie et la valeur de l’argent » ; « La géographie, c’est utile de savoir se repérer, de connaître les pays » ; « Il faut savoir se repérer dans le dictionnaire, l’alphabet » ; « Savoir vivre ensemble dans son groupe d’âge, dans un ensemble, et savoir obéir, pas seulement aux parents. »
Les mêmes valeurs : « Le respect des autres », « Le respect de chacun en dehors de l’argent », « La fraternité : on est tous égaux en dehors des apparences (habits, couleur de la peau, argent) ».
Leur vie est difficile
Manque de moyens financiers, manque de disponibilité, manques de toutes sortes. Une maman dit : « Avant le 6 on attend l’argent, l’AAH (allocation adulte handicapé), à partir du 15 on fait attention, le 20 on visse, c’est difficile, après on tient, le lait, les gros gâteaux » ; une autre dit « J’ai beaucoup de loyers impayés mais c’est un choix, c’est pour nourrir mes enfants. » Le travail intérimaire, les emplois à durée indéterminée entraînent de l’insécurité : « Depuis 1986, je travaille par intérim, je ne sais jamais si je vais travailler demain, et si je travaille, combien de temps cela va durer, c’est difficile d’élever ainsi trois enfants. » « Depuis que j’ai été tapée par le voisin, les enfants menacés, j’emmène D… à l’école, j’ai peur. On a fait une demande de logement, on nous a dit qu’il serait construit pas avant 2006-2007, j’ai fait une demande de dossier en dehors de la ZUP. » L’angoisse fait que les parents ont la tête prise, pas souvent, pas vraiment disponible à leurs enfants. Tout est difficile, les démarches, les transports, les papiers, trouver un logement, garder son logement.
Et pourtant, ils ont des choses à dire, de leur vie, une pensée, ils ne sont pas limités dans leur tête mais dans leur vie.
Face à l’école, à l’échec, aux problèmes : devant l’échec, ils sont souvent désemparés, ils revivent leur propre humiliation.
Dans les situations de blocage, ils ne peuvent être seuls, ont besoin de personnes médiatrices pour aller s’expliquer. Face au problème des absences, ils ne supportent pas la pression mise par l’école, ou les menaces qui réveillent des angoisses, des inhibitions. « On voudrait qu’on nous explique avec des mots simples et qu’on cherche ensemble des solutions. »
Les enfants ont les mêmes besoins de relation réciproque, d’écoute, de partage, pour créer la confiance, sinon l’école reste un monde étranger qui ne sait pas ce qu’ils vivent, qui leur paraît hostile et dont ils se méfient.
Les enfants, pour être en confiance, ont besoin de faire des expériences où ils se sentent fiers, non humiliés, et besoin aussi d’être fiers de leurs parents, que l’on tienne compte de leurs attentes et de leur vécu.
Les parents proposent que les enfants soient respectés et que les adultes permettent que les enfants se respectent entre eux, que les enfants s’aident entre eux et que ce ne soit pas la compétition qui règne.
« Que l’on ne nous parle pas juste quand ça va mal », ajoute une maman.
Le mouvement ATD Quart Monde cherche à construire une société où les personnes les plus démunies apportent leur expérience, leur réflexion et participent. Il invite tous les citoyens à combattre les préjugés et à créer des liens entre milieux.
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