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Il est important d’apprendre à parler, mais comment ? |
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Ils ont besoin d’une parole sécurisante parce qu’il faut respecter l’âge de l’enfant. Ce n’est pas la peine de bousculer les choses. Il faut donner du temps au temps. L’enfant a son rythme, il est une personne avant tout, et il est évident qu’il faut lui laisser le temps d’apprendre. Nous avons des échelles de référence : nos enfants à tel âge doivent savoir faire telle chose, etc. Néanmoins, il faut dédramatiser parce que je suis persuadée qu’il y a des problèmes d’oral, de lecture et d’écriture liés à la dramatisation familiale : il devrait savoir lire mais il ne sait pas lire… Qu’est-ce qu’il ne devrait pas faire ! Par moments, je trouve qu’on fait peser trop de choses sur leurs épaules, alors qu’ils ont 2, 3, 5 ans… Qu’on les laisse vivre aussi ! Si les choses se mettent en place, c’est souvent dans la sérénité plus que dans la pression.
Donc, respecter l’âge de l’enfant, répondre à ses questions, y compris pour dire : « Tu me fatigues », ce n’est pas grave. Et pourquoi une parole sécurisante ? Pour s’intégrer dans une chaîne humaine. Tout ce qu’on fait là et tout ce pour quoi on est là, c’est bien pour cela. Quel type d’adulte voulons-nous ? Des adultes solides, debout, qui vont être capables de raisonner, de réfléchir, qui ne vont pas dépendre les uns des autres, avec lesquels on pourra parler, sur lesquels on n’aura pas à faire pression. Cela veut dire une chaîne humaine, et quand je dis s’intégrer dans une chaîne humaine, j’aborde la question de l’intégration de l’enfant au sens large.
En France, il y a un vrai problème concernant les enfants que nous accueillons et qui ne parlent pas le français à la maison. Ils sont scolarisés en français et il le faut car ils vont faire leur vie ici, il va bien falloir qu’ils aient les outils pour pouvoir prendre leur place dans cette chaîne humaine nouvelle que nous sommes en train de constituer à partir de chaînes humaines différentes. Une vraie histoire est en train de se faire, c’est un réel défi aujourd’hui. Ce sera certainement passé dans plusieurs générations mais pour l’instant, on y est. J’ai deux exemples précis.
- Dans l’établissement où j’enseigne, il y a beaucoup d’enfants portugais, cinq ou six par classe, ce qui est assez important. On a été obligé, à un moment donné, de mettre en place du soutien pour un certain nombre d’enfants et pas pour d’autres, en se demandant : « Quel est le problème ? » Certains de ces enfants portugais réussissent très bien, d’autres pas du tout. En fait, ces élèves étant à peu près du même milieu socioculturel, le problème ne se situe pas à ce niveau. On a donc fait un vrai travail d’enquête avec des sociologues pour s’apercevoir que les enfants d’école et de collège qui réussissaient bien dans leurs apprentissages sont des enfants qui parlent portugais à la maison. Quand ils arrivent à l’école, ils apprennent le français et s’en débrouillent. Évidemment, cela pose question. Ceux qui avaient de grosses difficultés étaient ceux, et c’est tout à leur honneur, qui se disaient : « Maintenant, on est en France, il faut totalement s’intégrer, donc il faut qu’on parle tous le français. » Cela partait vraiment d’une bonne intention. Quand on réfléchit, il est évident que la mère, l’initiatrice, celle qui apporte une âme à l’enfant, à sa vie, va lui donner des repères, une solidité, une sérénité et une appartenance identitaire qui va bouger puisqu’il va être en France. Mais cet enfant a déjà des épaules solides. En plus, la complexité syntaxique dont je vous parlais tout à l’heure est le phénomène qu’il faut comprendre. En français ou dans une autre langue, si l’on a compris la complexité d’une langue de l’intérieur, on a déjà compris que les actions avaient des articulations entre elles, que les éléments s’impliquaient et s’imbriquaient entre eux. Si on a déjà compris cela, c’est acquis lorsqu’on passe à une autre langue. Ce qui va manquer après, c’est la manipulation de la langue. Quand on dit : « Tu vas rentrer en CP, les choses sérieuses vont commencer, tu vas enfin apprendre à lire », cela m’agace car on oublie que le rôle de la maternelle est fondamental. Les enfants qui n’ont pas eu la chance d’avoir cet apport à la maison vont pouvoir, je l’espère, le trouver à l’école. Mais souvent les enseignants sont bousculés et l’on retrouve un peu les mêmes injonctions : « Enfile ton manteau, sors dans la cour, va te laver les mains. » Ce peut être un peu dangereux. Je dis toujours aux enseignants : « Soyez vigilants, prenez le temps de faire des phrases entières et de parler avec eux. » Tout cela est donc extrêmement important.
- L’autre expérience que j’ai eue, c’est avec mes étudiants de maîtrise, dont plusieurs viennent d’Haïti. En Haïti, il y a deux langues : le créole qui est parlé, la langue maternelle et initiatrice, l’âme du pays, et le français. Le créole est une langue plutôt orale, les Haïtiens s’en débrouillent très mal à l’écrit. S’ils veulent faire des études, ce sera en français puisque les diplômes se passent en français, la langue officielle. Si l’on veut leur mentir, on peut leur dire qu’effectivement, ils peuvent passer leurs examens en créole car aujourd’hui, on leur propose les mêmes épreuves en créole et en français. Je trouve que c’est grave. Car s’ils veulent ensuite faire des études supérieures, c’est fini, car ce sera forcément le français. Cela veut donc dire qu’on les a trompés. En Haïti, il y a une volonté d’obscurantisme, on veut garder le français pour une élite. Et mon étudiant haïtien a fait sa maîtrise sur le français, outil d’apprentissage en Haïti et développement de la personne. Nous sommes allés travailler avec Alain Bentolila qui nous a dit : « Bien sûr, vous vous appuyez considérablement sur le créole parce que c’est l’âme, et la personne va se construire en identité. » Mais bien entendu, au bout d’un moment, il faut absolument passer au français. Il faut impérativement, dans les petites classes, avant de passer à l’écriture et à la lecture en français, leur offrir une parole intensive en français, qu’ils baignent dans un bain linguistique en français, qu’ils se nourrissent de lexique, de structures qu’ils ont déjà par ailleurs avec le créole, qui est une langue structurée. À partir de là, ils vont pouvoir réutiliser les outils maternels et scolaires pour entrer dans une logique du français qui va les aider. Ceux qui ne parlent qu’en créole aujourd’hui sont destinés, hélas, en Haïti à rester dans la misère. On est dans l’équilibre entre deux langues : une langue qui peut structurer et développer celle qui ensuite permettra de s’intégrer, en France. Mais je crois qu’il faut laisser parler dans la langue, pour préserver ses repères, en gardant la construction de la personne. La personne, entre deux cultures, est très mal à l’aise. L’oral, pour moi, prépare l’enfant à tous les apprentissages. C’est à mon avis fondamental à la maison, et il faut continuer en maternelle évidemment.
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