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Lire beaucoup et régulièrement


  
La seule et unique méthode pour aider les élèves à accroître leur lexique mental, c’est lire beaucoup et très régulièrement, et de plus en plus souvent. Plus les élèves vont lire, plus ils vont rencontrer des mots inconnus qu’ils vont intégrer et qui vont les aider par la suite à lire encore mieux. L’un de nos collègues a décrit cela comme l’effet « Mathieu » : c’est la parabole de la Bible, on ne prête qu’aux riches. Les bons lecteurs sont ceux qui lisent beaucoup et souvent. Les phénomènes d’illettrisme se situent très largement à ce niveau-là, c’est-à-dire dans l’absence… Un adolescent ou un adulte illettré n’est pas quelqu’un qui n’a pas véritablement appris à lire ; à la limite, il a pu faire le parcours au cours de son apprentissage de la lecture à l’école primaire, mais il n’a pas suffisamment automatisé les procédures d’assemblage et, surtout, il n’a pas une fréquence et une régularité de pratique de lecture qui lui permettent de lire de plus en plus rapidement, de manière de plus en plus efficiente, des textes de plus en plus longs, de plus en plus spécialisés, etc. La grande différence se situe là. Toutes proportions gardées, j’explique toujours que je suis un illettré. Il suffit de me donner un texte dans un domaine qui m’est complètement étranger, par exemple en physique nucléaire, je vais être à ce niveau-là. Je pourrais oraliser, dire tous les mots, les décomposer, mais est-ce que j’arriverais à retrouver la forme phonologique du mot ? Est-ce que ces mots vont me dire quelque chose ? Est-ce que je les aurais dans mon lexique mental ? Sûrement pas. Je vais avoir énormément de difficultés à comprendre ce texte. Des études ont été faites pour voir quelle est la proportion de mots inconnus qui gêne la compréhension. Quel pourcentage de mots inconnus peut-on laisser dans un texte pour que les enfants ne soient pas gênés ? Quand je pose cette question aux enseignants, ils me disent entre 20 et 25 % de mots inconnus, pendant tout le cursus primaire, du CE2 au CM2. En réalité, ce n’est ni 50, ni 30, ni 20. C’est entre 1 et 2 %. À partir de 2 % de mots inconnus dans un texte, un élève de CE2 ne le comprendra pas. Il y a donc nécessairement un travail d’accompagnement, d’explicitation et d’étude des mots du texte à mener et il faut absolument cet étayage pour que la compréhension puisse effectivement fonctionner ; tout simplement parce qu’à partir de 2 % de mots inconnus, les procédures sont plus sophistiquées, notamment dans les disciplines scientifiques, en histoire, etc.

Vous avez d’un côté ce que fait l’adulte, le lecteur expert, qui n’a pas besoin de faire les conversions graphophonologiques. Il va directement faire un calcul orthographique et retrouver la forme orthographique du mot. Il se passe à ce moment-là un phénomène qui est celui que vous rencontrez quand vous lisez : le phénomène de compétition. La compétition se situe entre votre rapidité à reconnaître la forme orthographique du mot et l’activation en mémoire du mot que vous avez déjà intégré. C’est parfois votre vitesse de lecture qui l’emporte, ou bien l’activation du mot en mémoire qui prend le pas. Par exemple, vous allez lire « orage » au lieu d’« orange », tout simplement parce que vous allez activer un voisin orthographique très proche du mot que vous avez sous les yeux. Ce qui explique majoritairement les lapsus de lecture, que chacun de nous fait plus ou moins souvent. Il suffit de vous mettre dans des situations de stress, d’examen par exemple, ou bien de vous prendre dans un état de fatigue avancée, ou bien de vous donner des textes extrêmement familiers (à l’inverse de ce que je disais tout à l’heure), dans des domaines que vous connaissez, et vous allez faire, à ce moment-là, beaucoup de lapsus de lecture, lire un mot à la place d’un autre. Ces phénomènes de lapsus de lecture s’expliquent par cette compétition entre le travail des yeux qui suivent chacun des mots du texte et l’activation en mémoire des mots que vous avez déjà intégrés. Le problème est que le petit enfant, à l’école primaire, n’a pas du tout la capacité de faire ça, il ne l’a ni au cours préparatoire, ni en entrant au cycle 3, ni au CE2, ni même en entrant en 6e. On a fait un certain nombre de travaux assez précis maintenant : c’est véritablement dans sa quatorzième année – en 4e – que ses capacités d’attention et surtout de mémoire de travail sont suffisamment développées pour pouvoir avoir une lecture efficace, fluente, rapide, ajustée au texte et au domaine disciplinaire, aux bases de connaissances mobilisées par ce texte. 14 ans, on a donc le temps ! L’apprentissage de la lecture est une affaire qui prend du temps et qui nécessite à chaque palier qu’on aide et qu’on guide, de manière ciblée et hiérarchisée, les apprentissages.