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Classification des méthodes de lecture rencontrées dans les écoles françaises


  
Essai de classification des méthodes
Cette classification est effectuée en fonction des procédures de traitement stimulées. Le traitement par assemblage représente le principe alphabétique dans son entier, c’est-à-dire le fait d’accéder le plus vite possible, en ordre d’arrivée dans l’apprentissage, à la correspondance des graphèmes et des phonèmes pour faire émerger la conscience phonologique de l’enfant. Toutes les méthodes qui commencent par là développent en général énormément le principe alphabétique. À l’opposé, les méthodes idéographiques, idéovisuelles sont des protocoles qui passent davantage par le texte, qui partent du plus grand pour aller vers la décomposition. Les enfants qui utilisent cette méthode sont plongés très tôt dans les textes, dans les albums, sans savoir lire. La conscience phonologique est parfois totalement exclue car pour certains protocoles, elle est une perte de temps. On arrive à classer à peu près toutes les méthodes que l’on rencontre en France sur cette représentation. J’ai fait ce travail avec une centaine de classes. L’étude que je dois présenter dans quelque temps doit s’appuyer sur les compétences des enfants du CP au CM2 et reposer sur l’analyse des procédures et des comportements engagés dans l’apprentissage de la lecture. L’apprentissage de la lecture donne-t-il des comportements spécifiques en fonction des stimulations opérées ? Ou bien est-ce l’apprentissage du lire-écrire qui provoque chez vos enfants des ruptures parce que l’enfant n’est pas programmé pour recevoir cet apprentissage de cette manière ? Toutes ces questions sont l’objet de mon travail. Il est intéressant de voir si les enfants qui sont au départ conduits au principe alphabétique réussiront mieux en orthographe que ceux qui n’ont pas le principe alphabétique.

La méthode Montessori
La méthode la plus alphabétique en France est une méthode rare, voire un protocole, créée par Maria Montessori. C’est la seule méthode en France qui part de la production phonologique des mots. Ce sont des maîtres qui n’enseignent jamais à lire à leurs élèves mais font émerger la conscience phonologique par la production. Beaucoup de méthodes vont faire émerger la conscience phonologique des enfants par la décomposition phonologique, c’est-à-dire qu’ils ont un objet écrit qu’on demande de traiter et de décomposer. La méthode Montessori, fondée par une Italienne (l’italien étant une langue phonétique pure, ce que n’est pas le français), a été reprise par un pédagogue français, Lubienska, et adaptée à la langue française pour faire apparaître, au fur et à mesure de l’apprentissage, les difficultés et les irrégularités de la langue française. Cette méthode fait composer les mots phonologiquement aux enfants ; un objet écrit ne leur est jamais donné à lire avant qu’ils ne soient capables de le produire à l’écrit. C’est comme un gros puzzle : on leur a donné les morceaux d’un puzzle et on leur demande de créer une image, et le jour où ils créent l’image, ils se rendent compte que le mot a du sens. On leur fait écrire avec des petites lettres des phonèmes, des mots phonétiquement simples et ils composent le mot avec des petites lettres. Ils écrivent d’abord simplement « bol », « sol », puis on utilise des graphèmes plus complexes. Et un jour, l’enfant va se rendre compte que le mot qu’il a écrit correspond à un référent ; c’est là que l’écrit prend sens. Un jour, l’enseignant dit à l’enfant : « Je vais te dire quelque chose sans te le dire. » L’enfant regarde sa maîtresse qui écrit au tableau une phrase disant : « Tape le sol. » L’enfant lit, découvre, possède tous les éléments et tape le sol et tout à coup, il réalise qu’on lui demande de faire quelque chose. On est dans la conscience. L’enseignant peut donc vérifier que non seulement, il sait lire, mais qu’en plus, il l’a fait, donc il a compris. C’est la seule méthode que je connaisse qui n’apprend pas à lire et qui démarre par la production phonologique de mots. Il n’existe pas de manuel.

La méthode Borel-Maisonny
Ensuite, derrière les méthodes alphabétiques, la méthode Borel-Maisonny est une autre méthode plus syllabique, phonétique et gestuelle mais de décomposition phonologique, très peu utilisée dans les écoles. L’enfant est très vite appelé à lire des syllabes, à lire des mots, et c’est en lisant qu’il rentre dans la conscience phonologique.
En continuant à nous déplacer sur l’échelle, il y a différentes méthodes phonétiques, certaines ajoutent d’autres supports, comme le rythme, pour la méthode Jean qui rit. Il existe des méthodes phonétiques qui ont des manuels.

Les méthodes mixtes
On arrive au gros du paysage français : les méthodes dites mixtes… Ce sont les maîtres qui ont choisi de stimuler les deux procédures : la procédure globale et la procédure phonétique. Dans cette classification, tout est question de proportion. Tous les manuels de vos enfants sont classables dans ces deux appellations : mixte/alpha ou mixte/textuelle. Comment les classer ? Simplement, si le manuel démarre par la composition phonétique des mots, ce sera un démarrage alphabétique, c’est-à-dire que l’objectif premier est de faire entrer l’enfant dans le principe alphabétique et de faire émerger la conscience phonologique. De l’autre côté, quand on arrive dans les méthodes mixtes textuelles, ce sont des méthodes qui démarrent à l’inverse : on va baigner les enfants dans le monde de l’écrit, leur raconter des histoires, regarder des textes, essayer d’en sortir des éléments, pour arriver au principe alphabétique, qui est présent aussi dans les méthodes mixtes qui abordent de façon textuelle. Mais il est beaucoup plus restreint, il n’est pas principal et très tardif.
Une vraie question se pose à laquelle j’espère ma thèse répondra : cet ordre d’apprentissage a-t-il une importance ? Ne décapite-t-on pas des comportements d’enfants en les baignant immédiatement dans quelque chose d’inabordable ? J’aimerais vraiment que l’on comprenne qu’une méthode de lecture s’inscrit dans une chronologie de l’apprentissage, qui prend du temps et qui est un choix scientifique. Faire entrer l’enfant dans le principe alphabétique est un choix délibéré. En France, les enseignants ont liberté de faire ce choix, à partir du moment où ils le maîtrisent. La question que je pose aujourd’hui est la suivante : ne risque-t-on pas de saturer la mémoire des enfants en partant du plus complexe pour aller au plus simple ?

Les méthodes textuelles
À l’extrémité de la classification, nous avons les méthodes textuelles. Les fervents de l’Association française pour la lecture (AFL) vous diront que la conscience phonologique est inutile, que l’on n’en a pas besoin pour lire. Ils font le choix d’aller à la conscience morphémique et aident l’enfant à isoler les unités de sens, les morphèmes. Le principe alphabétique est exclu.

La méthode Freinet
La méthode la plus difficile à classer, connue de tous, est la méthode Freinet, appelée méthode naturelle. Cette méthode doit guider l’enfant à la production de textes, à l’opposé de la méthode Montessori. L’enfant va être producteur de sens, et non producteur de l’alphabet. Ce sont donc les enfants qui vont écrire.
Excessivement difficile à classer aujourd’hui, la méthode Freinet a démarré avec les abécédaires et l’imprimerie. À l’époque, les enfants devaient retourner les lettres pour imprimer. Sur le plan du principe alphabétique et des graphèmes, cette méthode aurait été très intéressante à observer. Mais très peu utilisent encore l’imprimerie. On arrive aujourd’hui, dans la méthode Freinet, à des dictionnaires de mots dans lesquels on va puiser des mots pour écrire des textes, étant donné que le lexique mental n’est pas encore bien rempli. Aujourd’hui, la méthode Freinet perd son orientation vers le principe alphabétique qu’elle avait autrefois, pour devenir, à mon sens, une méthode beaucoup plus idéovisuelle puisque les enfants piochent des mots par procédures globales, par reconnaissance globale des mots.
J’ai essayé de classer un peu les méthodes de lecture – il y en a énormément – selon trois ou quatre principes essentiels. Il me paraît important de savoir que tous les enseignants de vos enfants n’ont pas forcément un manuel et que beaucoup d’enseignants aujourd’hui, qui maîtrisent toutes ces procédures – parce que l’on ne peut pas le faire sans maîtriser, ce serait trop dangereux – construisent leur propre manière d’enseigner. Ce sont des enseignants-chercheurs puisqu’ils construisent eux-mêmes leur apprentissage. Vous reconnaîtrez les cahiers qui arrivent chez vous avec beaucoup de polycopiés : les instituteurs ont en général des sensibilisations à la correspondance des graphèmes et des phonèmes, mais ils ajoutent des textes parce qu’ils veulent immerger également l’enfant dans le texte et dans la reconnaissance de mots par traitement global. En fait, les enseignants qui n’ont pas de manuel sont pour vous plus difficiles à classer : dans quel courant s’inscrivent-ils ? Quelle orientation ont-ils ? En général, vous pouvez les classer dans les méthodes mixtes, plus ou moins alphabétiques, plus ou moins globales, tout est question de proportion.
J’ai travaillé dans une école en Belgique, l’école globale pure fondée par Ovide Decroly. Le choix de la procédure est la globalisation, ce qui est tout à fait particulier (il n’y en a plus en France). Ce sont des écoles d’application qui veulent développer chez l’enfant l’esprit scientifique et l’analyse dans la globalité des éléments à analyser. C’est tout à fait intéressant car les enfants qui fréquentent ces écoles deviennent très curieux, mais ont beaucoup de difficultés en langue… C’est mon point de vue. J’ai vu des expérimentations formidables, mais je pense qu’il faut aujourd’hui admettre et reconnaître le principe alphabétique comme premier.
Pour vous donner quelques pistes d’observation de ces méthodes, la classification des méthodes, selon l’ONL, ne se fait pas de la manière que je viens de vous proposer. Je travaille dans un atelier de recherche où nous essayons de classer les manuels de lecture (livre de l’élève et/ou du fichier d’exercices) pour aider les enseignants dans leur choix, pour qu’ils sachent ce qu’ils choisissent et dans quelle méthode ils vont s’inscrire. Comment classons-nous cela ? Nous classons les types d’entraînements proposés par les manuels selon les critères suivants : identification des mots, production et compréhension des textes. Là encore, tout est question de proportion.
Jean-Émile Gombert a dit quelque chose d’essentiel : « L’apprenant est un lecteur lent, ce n’est pas un défaut, c’est une nécessité» Je crois qu’il est grand temps de laisser aux élèves le temps du déchiffrage pour compléter des tas d’autres domaines, pour arriver un jour à l’expertise de lecture. J’ai préparé quelques exemples pour vous aider à rentrer dans ces différents types d’exercices.