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L'illettrisme se combat au quotidien
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« L'illettrisme caractérise la situation des personnes qui, bien qu'ayant suivi une scolarité en français, ne parviennent pas, seules et avec le seul recours de l'écrit, à comprendre un texte écrit portant sur des situations de la vie quotidienne, et/ou ne parviennent pas à transmettre un message par écrit », définit l'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme (ANLCI).
Ne pas savoir lire et écrire met entre parenthèses la capacité à comprendre des consignes, décrypter un formulaire, épauler des enfants dans leur scolarité, progresser dans son emploi ou retrouver un emploi, avoir accès à la culture, etc. C'est donc la vie sociale, citoyenne et professionnelle qui s'en trouve bridée. Ce phénomène est malheureusement répandu puisque 7 % de la population de 18 à 65 ans éprouve des difficultés face à l'écrit. Déclarée priorité nationale en 1998 avec la loi de lutte contre les exclusions, la lutte contre l'illettrisme a été véritablement relancée avec la création de l'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme, pleinement considérée aujourd'hui comme un pan de la politique de cohésion sociale. Sur le terrain, les communes et leurs CCAS sont des acteurs de proximité essentiels pour sensibiliser tous les protagonistes locaux à cet objectif et coordonner les moyens, encore bien en deçà de ceux qui seraient nécessaires, pour redonner accès aux personnes illettrées aux savoirs de base fondamentaux pour une vie autonome. L'effort est mis sur des actions qui ne soient pas stigmatisantes et qui interviennent en appui sur la vie quotidienne.
La principale caractéristique d'une personne illettrée est qu'elle cache son problème. Elle use au quotidien d'artifices, d'astuces, pour contourner ou déjouer les obstacles qu'immanquablement elle rencontrera.
« Les gens excusent leur difficulté à rédiger une lettre, remplir un formulaire ou à lire un courrier par exemple en expliquant qu'ils n'ont pas les moyens d'acheter des lunettes », cite Sylvie Guinand, écrivain public à Grenoble. « D'eux-mêmes, ils ne parlent pas de leurs difficultés car ils ont trop honte. De notre côté, nous avons du mal à concevoir ces difficultés car tout le monde aujourd'hui a été scolarisé », ajoute Christine Fracy, directrice du CCAS d'Athis-Mons (Essonne) qui a reçu le premier Prix de l'innovation social 2005 pour son réseau linguistique. « Un illettré a un sentiment de dévalorisation élevé. Il n'ira pas de lui-même en général, suivre une formation aux savoirs de base. À la différence d'un analphabète, qui n'a pas été scolarisé, et qui ne demande qu'une chose, c'est d'aller à l'école et apprendre. Nous devons donc aller vers eux », développe-t-elle persuadée que l'implication des services sociaux et des communes dans la lutte contre l'illettrisme est une évidence car elle rejoint le sens premier du développement social : l'autonomie et l'épanouissement des personnes.
« Si nombre de personnes illettrées se débrouillent de leurs lacunes, en revanche, celles-ci ont des conséquences sur leur vie sociale, citoyenne et professionnelle. Il n'est dès lors pas étonnant que la perte d'un emploi, l'entrée d'un enfant en CP, ou pour les jeunes le permis de conduire soient pour certains des événements moteurs pour se lancer dans une démarche de réapprentissage », observe Hélène Marie, animatrice depuis 15 ans d'ateliers de lutte contre l'illettrisme et coordinatrice des Ateliers des savoirs fondamentaux (ASF) de l'Ouest Côtes d'Armor.
Prévention et remédiation
La multiplicité des contextes, des âges, des situations où l'illettrisme s'enracine, implique des actions diversifiées et concertées, plaide l'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme. L'hétérogénéité des publics, exige, quant à elle, une démarche transversale. Ce que tentent de structurer les plans régionaux de lutte contre l'illettrisme qui commencent à se mettre en place.
« Si certains publics sont plus directement touchés (on compte deux fois plus d'illettrés parmi les titulaires du RMI), cela ne doit pas masquer le nombre également conséquent de personnes illettrées en situation de travail », pointe Marie-Thérèse Geffroy, directrice de l'ANLCI. Ou encore les personnes âgées. La proportion de personnes illettrées parmi les 50/65 ans étant plus élevée que dans les autres classes d'âge. « Cela démontre que si l'on n'entretient pas les compétences de base, il y a une déperdition de celles-ci », commente Marie-Thérèse Geffroy. Dès lors la lutte contre l'illettrisme a vocation à s'inscrire dans des politiques éducatives, linguistiques, mais aussi culturelles, sociales, d'accès à l'emploi, etc. L'enjeu étant tout autant de prévenir que de remédier à ce handicap invisible. La politique menée par la Ville d'Aubagne (Bouches-du-Rhône) en est une illustration. Labellisée « Ville lecture », la commune a choisi de populariser les mots et la lecture à tous les coins de rue. Récemment, un service de portage de livres à domicile a été créé en direction des plus âgés. Il est le fruit d'un travail entre le service d'aide ménagère du CCAS, la médiathèque, les bibliothèques et des bénévoles. « La lecture et l'écriture créent du lien social et préviennent l'illettrisme », justifie Liliane Rebillard, coordinatrice du dispositif. « Plus globalement, on essaye de toucher toutes les personnes en difficulté d'insertion et de proposer des ateliers dans les maisons de quartier où interviennent des médiatrices du livre », explique-t-elle. « On privilégie toujours une approche culturelle, avec une écriture qui prend de la distance par rapport à l'alphabétisation ou l'apprentissage pur pour faciliter l'adhésion et valoriser les compétences de chacun », souligne Liliane Rebillard. Cela a abouti, par exemple, à la réalisation d'un calendrier de recettes culinaires, un travail de légendes à partir de photos de femmes, etc.
7 % des adultes en situation d'illettrisme
7 % des adultes résidant en France éprouvent de graves difficultés face à l'écrit, 5 % des difficultés moins importantes mais rendant difficile une communication efficace par l'écrit et 7 % ne maîtrisent pas parfaitement les fondamentaux de l'écrit. Les tests effectués lors des journées de préparation à la défense indiquent, eux, que 11 % des jeunes de 17 à 19 ans ont des difficultés de compréhension d'un texte écrit simple. 4,5 % ont des difficultés importantes.
Enquête Information Vie Quotidienne, INSEE Première n° 1044, octobre 2005
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Repérer, accepter, valoriser
« Se remettre en situation d'apprentissage est un acte parmi les plus difficiles à faire. Aussi, les acteurs de terrain doivent-ils être attentifs à tous les facteurs qui positivent cette démarche », renchérit Marie-Thérèse Geffroy. Le changement de vocable, moins stigmatisant, remarqué ces dernières années, n'est à ce titre pas innocent. À l'instar des « Ateliers » permanents de lutte contre l'illettrisme rebaptisés « Ateliers de savoirs fondamentaux » il y a quatre ans. « Depuis, on entre mieux dans le monde économique, car outre la honte de ceux qui sont illettrés, il faut surmonter l'incompréhension des employeurs » explique Madame Marie, coordinatrice des ASF de l'Ouest Côtes d'Armor. Cette association a ouvert depuis novembre une antenne à Paimpol, grâce au soutien du CCAS, et, suite à la demande conjointe du conseil général et de la mission locale de disposer d'actions de proximité. Une journée par semaine, Hélène Marie vient dispenser une formation d'acquisition aux savoirs de base à une dizaine de personnes. La formation est ouverte à tous (chômeurs, salariés dans le cadre d'un congé individuel de formation, etc.) et gratuite grâce au soutien des différents partenaires (collectivités territoriales, État, FSE, mission locale, ANPE, etc.). « Sans ce réseau de partenaires qui repèrent un besoin et travaillent avec la personne pour l'orienter vers nous, nous n'existerions pas », assure Hélène Marie. L'atelier se déroule dans une maison hébergeant un atelier informatique animé par une association, permettant une mise en commun des moyens. « Le support informatique est précieux car il facilite l'expression écrite ; c'est un document propre, qui peut être corrigé facilement, et ne laisse pas voir une graphie hésitante », explique Hélène Marie. « La présence des ASF est pour nous une avancée formidable », réagit Denise Le Roy, adjointe aux affaires sociales de Paimpol. Elle a, entre autres, facilité l'inscription d'agents municipaux en situation d'illettrisme dans une démarche de réapprentissage.
À Grenoble, ville d'immigrations successives, le paysage d'actions linguistiques était très structuré autour d’un ensemble de petites associations créées par quartier et proposant en majorité ces apprentissages pour des adultes, une quinzaine de stagiaires par an, dont près de la moitié est bénéficiaire du RMI. 70 autres stagiaires fréquentent le centre pour des cours de français dans le cadre des réseaux d'échange de savoir. « La mixité et la dynamique de ces réseaux apportent un plus inestimable. Les personnes y entrent volontiers car elles ne sont pas dans un ghetto », constate Pierre Meyer, directeur du développement social et de la solidarité de la Ville de Grenoble.
L'intervention des écrivains publics aura en outre permis d'interpeller les administrations pour une meilleure prise en compte des usagers et la nécessaire simplification des démarches et/ou formulaires. « Il y avait un afflux de personnes au moment de la déclaration de revenus. Suite à une réunion avec les impôts, ils ont mis en place des permanences pour aider les publics. Idem au moment de la CMU, nous étions débordés de demandes. Nous estimions que cela relevait en premier lieu d'un travail social. Le CCAS a fait remonter ces problèmes », illustre Sylvie Guinand.
L'action de la DGAS
En matière de lutte contre l'illettrisme, la Direction Générale de l'Action Sociale a comme préoccupations majeures :
- ne pas « laisser pour compte » les publics qui ont avec le monde du travail des liens distendus ou inexistants,
- améliorer la sensibilisation à l'illettrisme des personnels dont la DGAS assure la formation ou dont elle gère les filières de formation,
- prendre en compte de manière systématique la lutte contre l'illettrisme dans les conventions passées avec les réseaux associatifs et organiser des remontées d'informations concernant le repérage, l'orientation et la conduite des actions.
La DGAS finance de nombreuses interventions à travers principalement les conventions qu'elle passe avec les acteurs du réseau caritatif (ATD Quart Monde, Secours catholique...). À titre d'exemple, elle a contribué au financement d'un guide élaboré par l'association « Les acteurs du chantier école » et intitulé « Chantiers-écoles et situations d'illettrisme ».
En 2004, les crédits déconcentrés DDASS affectés à la lutte contre l'illettrisme se sont élevés à 85 2497 euros. La majorité des actions de formation aux savoirs de base se fait en direction des publics en très grande précarité, notamment les gens du voyage, les jeunes en très grande difficulté et les personnes issues de l'immigration.
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Des enfants aux parents
Lancés dans le cadre du plan de cohésion sociale, les programmes de réussite éducative visant à assurer un accompagnement individualisé d'élèves en difficulté s'avèrent être un autre biais pour toucher des parents en situation d'illettrisme et intervenir pour leur redonner les moyens d'assumer leur responsabilité éducative. Les premiers pas de l'expérience du CCAS de Beauvais, porteur de ce dispositif pour la ville, en témoignent. « L'analyse des signalements par les équipes pédagogiques, étayée par des entretiens avec les familles, a fait ressortir que dans la moitié des cas il y avait des problèmes d'illettrisme ou de mauvaise intégration de la langue française », expose madame le maire, Caroline Cayeux.
En guise de première réponse, le CCAS a lancé des ateliers mixtes, parents/enfants pariant sur la stimulation réciproque. Mis en route depuis un mois et demi, une trentaine de familles ont déjà répondu à l'invitation. « Les parents y viennent moins facilement que leurs enfants. C'était prévisible. Peut-être serons-nous amenés à évoluer vers des ateliers enfants et parents séparés. Nous verrons à l'issue de l'évaluation d'étape prévue en juin », estime Caroline Cayeux.
À Beauvais, Grenoble, Paimpol ou ailleurs, le même constat fait écho : les actions engagées, si infimes soient-elles encore au regard du nombre de personnes en attente d'en profiter, sont essentielles pour que l'action sociale ne se limite pas aux symptômes.
L'ANLCI au cœur de la cohésion sociale
Créée en octobre 2000, l'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme est chargée de coordonner l'ensemble des intervenants et d'optimiser les moyens affectés.
Un temps menacée d'être intégrée dans la nouvelle Agence nationale de cohésion sociale (projet de loi égalité des chances), l'Agence s'est vue confirmée dans ses missions au service de la cohésion sociale et conserve son statut de groupement d'intérêt public. Le site Internet de l'Agence donne accès à une cartographie de l'offre de formation, ainsi qu'au forum permanent des pratiques. À noter en juin une rencontre sur le thème culture et illettrisme.
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En résumé, la lutte contre l'illettrisme s'inscrit dans une politique visant à l'autonomie, l'insertion durable de personnes exclues, mais également à prévenir l'exclusion de personnes illettrées, a priori autonomes car salariées mais susceptibles de ne pas rebondir en cas de licenciement par exemple. Les actions de lutte contre l'illettrisme, pour être efficaces et toucher ces publics « cachés », parient sur une approche non stigmatisante et en lien direct avec la vie quotidienne, ludique, culturelle et pratique.
Article intitulé « L’illettrisme se combat au quotidien »
publié dans le mensuel d’information ACTES, n° 366, mars 2006.
Consulter un article sur l’engagement de la Ville de Nancy contre l’illettrisme publié dans la Gazette des commune, 6 février 2006 (fichier PDF - 800 Ko).
Mise en ligne en mars 2006.
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