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Discours de presse et représentations sociales de l'illettrisme

Vers le début des années 80, on a vu fleurir dans la presse française un nouvel objet de focalisation médiatique : l'illettrisme. Intéressée par la question mais en même temps quelque peu étonnée, pour ne pas dire irritée par la manière dont est traitée cette question dans les discours de la presse, j'ai réalisé une étude documentaire portant sur un corpus d'articles parus entre 1980 et 1989 et représentatifs de l'ensemble de la presse nationale (C. Frier, 1989, 1997). Dans le sillon de cette étude, un mémoire de maîtrise a été réalisé en 1998 sur le même thème, la recherche portant cette fois sur un corpus d'articles parus entre 1990 et 1998 (C. Gaillard).
Ces discours de la presse sont en quelque sorte le reflet, l'écho amplifié des discours du sens commun, de l'opinion, mais aussi des professionnels de l'éducation (enseignants, documentalistes, orthophonistes...), experts (chercheurs en sciences sociales notamment), qui véhiculent nos représentations sociales sur l'illettrisme et les illettrés.
Que nous apprennent ces discours ? Comment peut-on les interpréter ? De quelle manière posent-ils le problème ? Comment notre société, à travers la presse, parle-t-elle de ceux et celles qui maîtrisent mal le langage écrit ? Quelle est mon analyse en tant que chercheur ? Comment se situer professionnellement à l'égard de ces discours ? Qu'en penser simplement en tant que citoyen ?
En essayant de répondre à ces différentes interrogations, l'objectif de mon travail dans ce domaine était à la fois de montrer les limites de ces discours, et la nécessité de dépasser leur cadre étroit et réducteur, qui très souvent empêche d'aborder les vraies questions, et donc d'envisager les vraies solutions.
En d'autres termes, il s'agit d'insister une fois encore sur la nécessité de se méfier de ce « prêt à penser médiatique » qui menace si fort la pensée occidentale...
Inductions et prétendues évidences : la voie de la rumeur
Le premier constat que l'on fait lorsqu'on étudie les discours sur l'illettrisme dans la presse, c'est que ces discours sont construits la plupart du temps sur une stratégie de l'implicite. Pour la majorité d'entre eux en effet, on part de postulats basés sur de prétendues évidences reconnues et acceptées par « tout le monde » pour aboutir à des conclusions finalement très aléatoires. Ce processus est très net dans le corpus étudié au niveau de certaines marques énonciatives, et en particulier de ce que l'on appelle dans notre jargon les modalisateurs, c'est-à-dire les marqueurs de la subjectivité de l'énonciateur dans le discours. J'ai par exemple relevé un très grand nombre de mots et d'expressions qui jouent le rôle de modalisateurs et qui induisent l'idée que le discours de l'énonciateur repose sur des évidences, et se fonde à priori sur un accord commun. On découvre alors des discours de connivence à propos desquels tout le monde, quelque soit son statut, s'accorde, dans une atmosphère confinée et rassurante, peu propice à la réflexion et dont voici quelques exemples :

- « La lecture nécessite une concentration d'esprit dont ne veut pas la génération actuelle qui, de toute évidence, est caractérisée par le manque d'énergie et une baisse sensible de niveau. » (E. Sansonetti, professeur de Lettres, Les Cahiers pédagogiques, n° 36, 1962).
- « Comme chacun sait, les illettrés ne votent pas... » (Le Monde, 29 octobre 1987).
- « Il va sans dire que l'analphabétisme va de pair avec l'exclusion culturelle, sociale et économique. » (Pourquoi, mars 1983).
- « Il existe une liaison évidente entre délinquance juvénile et illettrisme. » (Le Quotidien de Paris, 12 janvier 1984).
- « On constate un besoin de lecture beaucoup plus vaste qu'auparavant. On constate aussi que les taux d'analphabétisme s'élèvent dans les pays développés. » (Libération, 15 février 1985)
- « Nous savons bien, en effet, que l'illettrisme ne constitue pas une pathologie en soi, mais plutôt une conjonction de plusieurs vecteurs : une situation sociale souvent précaire, un environnement culturel pauvre et limité, un équilibre psychologique quelquefois fragile et une grande pauvreté des capacités à communiquer. » (Les Dossiers de l'orthophoniste, janvier 1994).

Il est intéressant de noter que ces marques énonciatives de modalisation ne renvoient pas à un énonciateur précis (le journaliste qui a écrit l'article) mais plutôt à un « on » énonciateur très flou (le « on » de la rumeur), un « nous » impersonnel et collectif, derrière lequel l'énonciateur se replie et le lecteur se reconnaît.
C'est à travers ces marques de modalisation, que je ne fais que décrire de façon grossière ici, que l'on trouve donc les plus nombreuses traces d'implicite, et c'est sur cet implicite, cet accord tacite entre le destinateur et le destinataire que vont apparaître, aux abords troubles de la rumeur, les registres thématiques que nous allons brièvement évoquer maintenant.
Trois grands registres thématiques sont récurrents dans les deux corpus : celui de la maladie (citoyens infirmes, handicapés, souffrant d'un mal social qu'il s'agit de dépister), celui de la peur (l'illettrisme est associé aux phénomènes de délinquance, de marginalité et de toxicomanie contre lesquels il faut se mobiliser), enfin celui de la lutte (l'illettrisme devient une « nouvelle terre de mission », et la lutte contre l'illettrisme prend les allures d'une véritable guerre sainte contre l'infidèle...).
On assiste par contre à un durcissement des discours sur le registre de la peur, avec l'émergence d'une nouvelle thématique : la violence des illettrés. Ainsi est induite l'idée que illettrisme rime aussi avec violence : « Ne pas savoir lire ou écrire cache une détresse linguistique globale qui rend très difficile toute relation pacifique avec la société » (Le Monde de l'Éducation, mars 1997). On remarque d'autre part dans certains discours une radicalisation des propos concernant la lutte, les illettrés étant alors représentés comme une population aux frontières de l'humain.
L'illettrisme stigmatisé
Le deuxième constat que l'on fait en observant de près ces discours est qu'ils présentent les illettrés comme une population tout à fait homogène, aux caractéristiques sociales et culturelles bien connues de tous. À en croire un grand nombre d'articles, il existerait un profil type d'illettré que l'on va retrouver par exemple chez cet « adolescent timide, gauche et souriant » (L'Événement du jeudi, 19 mai 1988), chez Michel, 20 ans, qui « bégaye un peu et souffre d'un acné coriace et prolixe » (Libération, 7 octobre 1983), ou encore chez ce groupe de jeunes en stage décrit par le formateur : « Jeans et blousons contre superposition de robes imprimées vieillottes, de gilets délavés et de méchantes bottines récupérées au hasard des quêtes » (L'Événement du jeudi, 19 mai 1988).

En voici aussi pour preuve ce portrait particulièrement chargé, où rien ne manque au tableau des échecs en tous genres : « Fils d'un ouvrier tombé d'un échafaudage et d'une femme de peine alcoolique, son histoire semble sortie de Zola. Mais elle se passe dans une cité HLM des faubourgs d'Amiens, à l'orée du vingt-et-unième siècle, et ressemble à la plupart des biographies d'illettrés » (Le Monde, 29 octobre 1987). À ce chapelet de tares et d'échecs se surajoute un profil intellectuel assez catastrophique : « système logique : néant, repères spatio-temporels : flous. Il ne s'agit pas de débilité innée, mais d'une espèce de sottise par accumulation de carences » (L'Événement du jeudi, 19-25 mai 1988). Il ne s'agit peut-être pas de « débilité innée » mais la notion de « sottise acquise », comme celle d'« autisme social » d'ailleurs (cf. Le Monde de l'éducation, mars 1997), n'ont cependant rien de bien réjouissant.
Le portrait de l'illettré dans la presse réunit à lui seul, dans un décor de misère, toutes les caractéristiques du malheur. Mais à bien regarder toutes ces descriptions sans nuances, on a vite le sentiment que l'archétype frôle par moment la caricature : « Leur vie quotidienne est un enfer. Ils rasent les murs par discrétion, par humilité. Parce qu'ils l'ont toujours fait. On les croise mais on ne les voit pas » (Télérama, 29 octobre 1986).
Ne pas savoir lire ni écrire à notre époque et dans notre société constitue un handicap dans de nombreux domaines et pose d'indéniables problèmes. Cela me semble incontestable. Je refuse seulement d'admettre tout le reste, c'est-à-dire les séries d'approximations et d'extrapolations hasardeuses, de projections fantasmatiques qui collent à la peau des illettrés dans les discours journalistiques, et les relèguent dans une sorte de no man's land de misère où dignité, épanouissement personnel et bonheur n'existent pas. Cette façon de présenter les choses, de parler des autres, prend trop souvent les allures d'un véritable reality-show qui pourrait bien, si l'on n'y prend garde, constituer un miroir déformant et mystificateur.
Aux frontières de l'humain : l'illettré
Nous avons évoqué plus haut un certain durcissement dans le ton de ces discours. La stigmatisation prend alors l'aspect d'une caricature grossière, et dépeint l'illettrisme comme l'imminent retour des barbares.
On donne habituellement comme frontière entre l'histoire et la préhistoire l'entrée dans la culture écrite. De là à considérer comme des « sauvages », des « pas vraiment humains » tous ceux qui, encore à notre époque, maîtrisent mal ce code, le pas est facile à franchir...
Témoins ces quelques paroles recueillies au hasard de lectures d'articles :
- « L'abandon, par le XXe siècle, de la notion de richesse et de liberté personnelles par le Livre représente une perte aussi tragique et lourde de conséquences que l'anéantissement par les deux guerres mondiales du concept d'humanité » (B. Poirot-Delpech, Le Monde, 1er octobre 1996.)
- « Ils auront renoncé à exercer ce pouvoir propre à l'humain de transformer les autres et eux-mêmes par l'exercice pacifique de la parole, de la lecture et de l'écriture » (A. Bentolila, De l'illettrisme en général et de l'école en particulier, 1997.)
- « Souvenons-nous ! Certes l'eau et le pain sont nécessaires à notre développement. Cela relève d'un ordre premier. Mais il est un ordre supérieur, celui de l'intellect et de l'âme. Écriture et lecture sont nécessaires à leur croyance. Il y va de la primauté de l'esprit sur la matière. Gardons-nous d'ensevelir ce trésor dans le néant de l'illettrisme, car cela permettrait le réveil des monstres qui dorment en nous. C'est un devoir de salubrité mentale. Le bonheur authentique est à ce prix ». (J.-M. Millot, documentaliste à la DDASS, revue spécialisée, 1999.)

Il y a une extrême violence dans ces propos qui se situent cette fois sur le terrain de l'éthique, de la morale autoritaire, celle qui juge, stigmatise et exclut.
C'est pourquoi, en tant que chercheur, je me situe aux côtés de ceux « qui refusent à la notion d'illettrisme toute pertinence et dénoncent son pouvoir de nuisance sociale en ce qu'elle est associée, même si c'est pour le déplorer, à des visions dichotomiques (ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, comme s'il était facile de définir ce que c'est que savoir lire), qui débouchent sur des exclusions ».

À défaut de clarifier notre réflexion, cette notion brouille les pistes et, en simplifiant à outrance, occulte la complexité des relations que les usagers de la langue entretiennent avec le monde de l'écrit.
Perspectives (éléments pour la discussion)
Une position professionnellement suicidaire
Comment un enseignant, un documentaliste, un orthophoniste, un enseignant-chercheur peut-il se situer vis-à-vis de ces discours et de ces représentations ?
Il me semble que cette position est assez insoutenable pour un spécialiste de l’éducation quel qu’il soit. Ou encore, pour reprendre les termes de B. Charlot, il apparaît professionnellement suicidaire de penser que tout se joue par avance dans l'environnement familial et culturel, et que notre mission revient à gérer la crise face à des élèves totalement incultes, en dérive, c'est-à-dire à pas grand chose en définitive...
L'entrée dans l'écrit est un long cheminement qui ne commence jamais seul. Il faut y être invité, accompagné, dans sa famille, à l’école ou ailleurs, et c'est dans la qualité de cet accompagnement, de cette médiation, que réside, il me semble, notre rôle principal. Le médiateur, le passeur culturel, n'est-il pas avant tout celui qui est capable de trouver des liens, de percevoir un langage commun, ce langage propre à l'humain justement, et qui ne se résume pas à savoir lire et écrire ? Cette médiation, on l'aura compris, n'est à mon sens envisageable que si, et seulement si, elle est soutenue par une relation de reconnaissance mutuelle.

Porter un autre regard sur le problème
Convaincue de l'importance de « l’effet Pygmalion » (Rosenthal, Jacobson, 1968 : « Je deviens ce que tu penses de moi ») dans le domaine de l'apprentissage et, plus largement, dans les mécanismes de reconnaissance ou d'exclusion sociale, il me paraît tout à fait urgent de penser autrement cette problématique de l'illettrisme.
En définitive, il s'agit moins d'apprendre à lire et à écrire pour être reconnu, que d'être reconnu, tel que l'on est, pour que naisse le désir d'apprendre. Il n'existe pas d'exclu en soi, c'est la société qui désigne ses exclus. Vouloir lutter contre l'illettrisme en ne voyant en lui que le témoin d'une France méprisable, d'une France rebelle, ignorante et autiste, pas tout à fait humaine, qu'il faut de toute urgence instruire, civiliser, traiter, domestiquer, me paraît bien dangereux et mal adapté. Tout apprentissage quel qu'il soit s'enracine toujours sur une confiance réciproque et une reconnaissance préalable de l'autre. C'est pour cette raison qu'il faut cesser de concevoir l'illettrisme comme un état de manque absolu par rapport à un état idéalisé de savoir lire-écrire, et commencer par accepter toutes les lectures du monde, à l'intérieur et hors du champ de l'écrit.
Nous vivons une époque moderne, et la maîtrise de l'écrit est sans doute le gage de cette modernité, mais n'oublions pas cependant, comme le rappelle avec tant de poésie Daniel Pennac (1992), que « le verbe lire ne supporte pas l'impératif. Aversion qu'il partage avec le verbe "aimer"... le verbe "rêver"... »
À l'heure d'Internet et du mondialisme débridé, il me semble que l'un des défis majeurs de la modernité, au même titre que la maîtrise pour tous des nouveaux outils de communication, est de permettre à chacun, dans sa précieuse singularité, de trouver sa place et d'y être reconnu. Sinon, je ne suis pas certaine que le jeu en vaille réellement la chandelle...

Cathy Frier
maître de conférences, membre du laboratoire
LIDILEM (Laboratoire de linguistique et didactique des langues étrangères et maternelles)
Université Stendhal, Grenoble 3.

Article réactualisé en 2003 pour le site, à partir d’un article paru dans Lire au lycée professionnel, CRDP de Grenoble, n° 32, mars 2000.

Bibliographie
- Charlot B. (1998), « Quand les familles posent problème ? », in Les Cahiers pédagogiques, n° 366.
- Dabène M. (1999), « Le monde de l'écrit : pratiques et représentations », communication au colloque Illettrismes et cultures, université de Pau et des pays de l'Adour.
- Frier C. (2002), « Rapport à l'écrit et parcours d'insertion », in Lidil n° 25, revue de linguistique et de didactique des langues, université Stendhal, Grenoble 3.
- Frier C. (1999), « Presse et illettrisme : le regard de l'autre », in L'illettrisme en toutes lettres, ouvrage collectif, dir. C. F. Blind, Flohic Editions / France Culture.
- Frier C. (1997), « Portraits d'illettrés : au-delà des discours, quel message pour quelle société ? », in L'illettrisme, de la prévention chez l'enfant aux stratégies de formation chez l'adulte, Barré de Miniac, Ch, Lété, B. (Éds), De Boeck Université.
- Frier C. (1989), Illettrisme et communication : approche sémiotique des problèmes d'acculturation à l'écrit, doctorat de sciences du langage et de didactique des langues, dirigé par Michel Dabène, université Stendhal, Grenoble 3.
- Gaillard C. (1998), Construction sociale de l'illettrisme dans les discours de la presse : Changement ou statu quo ?, TER de sciences du langage présenté en vue de l'obtention de la maîtrise, dirigé par C. Frier, université Stendhal, Grenoble 3.
- Pennac D. (1992) : Comme un roman, Gallimard.


Mise en ligne en septembre 2003.

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