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Les enseignants, les documentalistes et l'illettrisme ou quand les représentations s'en mêlent

Enseignants et documentalistes se sentent particulièrement concernés par l'illettrisme ; non seulement parce que leur rôle au sein de l'Éducation nationale est de faire lire les élèves, mais aussi parce que les discours récurrents (cf. l'article de Catherine Frier sur l’illettrisme et la presse) et catastrophistes sur l’augmentation de ce phénomène les alarment. Cependant, malgré le battage médiatique, cette question reste une nébuleuse dans laquelle les meilleures volontés se perdent quelquefois.
Dans une petite enquête réalisée dans l'académie de Grenoble, les documentalistes signalent qu'ils sont confrontés à ce problème. Cependant une lecture précise des réponses met en évidence que ce que recouvre l'emploi de ce terme relève le plus souvent davantage d'une difficulté de lecture, certes réelle et à laquelle il faut tenter de remédier, que d'un véritable cas d'illettrisme.
Ainsi, pour certains enseignants et documentalistes, sont classées comme relevant de l'illettrisme une lecture à voix haute hésitante, une non-maîtrise de la lecture documentaire, voire de la recherche en CDI, alors que d'autres le détectent dans la difficulté à comprendre une histoire ou à lire un roman. Il ne s'agit pas de nier les difficultés de lecture de certains élèves (là aussi ne généralisons pas abusivement), mais ces différents exemples ne relèvent pas de l'illettrisme dans l’apprentissage de la lecture. Il s'agit le plus souvent de difficultés habituelles chez les apprenants. On oublie un peu trop que dans les collèges et les lycées généraux, technologiques et professionnels, les élèves sont des élèves, c'est-à-dire des apprenants, et que leur compétence à lire est en construction ; pour autant que l'acquisition de cette compétence s'achève un jour. Tout lecteur, même le plus expert, se trouve régulièrement confronté à un texte qui lui résiste ou à une difficulté de compréhension.
Par ailleurs, l'évaluation en lecture des élèves est rarement mise en rapport avec la situation dans laquelle ils ont été placés. Quitte à bousculer un peu notre confort, demandons-nous s’il ne nous arrive pas de mettre les élèves en situation d’illettrisme, par exemple quand nous leur proposons un livre trop long, dont le sujet ne les passionne pas, à lire seul, chez soi, dans un délai trop bref ; ou quand nous leur proposons de résumer des histoires pas toujours « résumables » ; quand nous posons sur ces textes des questions qui n’amènent pas à en éclairer le sens ; quand nous leur demandons d'avoir compris le sens d'un texte après une seule lecture orale, alors que nous, professeurs, l'avons lu et relu une dizaine de fois ; quand nous leur faisons lire un extrait dont ni l'enjeu, ni les tenants, ni les aboutissants ne sont immédiatement saisissables ; quand nous leur demandons de se passionner pour une histoire abracadabrante après une séance de comptabilité, un devoir de maths ou un match de rugby … L'école semble avoir parfois un talent pour vider la lecture, les textes et les livres de ce qui fait leur intérêt.
En dehors de ces considérations, ce que révèlent aussi les exemples cités par les documentalistes, c'est une méconnaissance profonde de ce qu'est l'acte de lire dans ses dimensions cognitive (que fait-on quand on lit ?), psychologique et socio culturelle. Le lecteur et son activité restent des inconnus pour bon nombre d'enseignants et de documentalistes dont la fonction essentielle est d'apprendre à lire et de faire lire. Je ne jette l'anathème sur quiconque. Je constate. Certes les recherches récentes nous ont apporté de nombreux éclairages, mais il reste encore beaucoup de points obscurs, et en particulier tout ce qui concerne la construction de la compréhension. De plus, une chose est de savoir comment on lit, une autre de savoir comment on apprend à lire. Mais aurions-nous des réponses claires, encore faudrait-il qu’elles soient accessibles aux enseignants et documentalistes et que la compétence lecturale soit un objet de formation... Celle-ci privilégie trop souvent encore le traitement et l'analyse du texte et/ou du livre en oubliant de s'intéresser à l'acte de lire, dans et hors de l'école.
Enfin, ce que montre aussi cette enquête, c'est le désarroi dans lequel se trouvent documentalistes et enseignants qui, constatant les difficultés de certains élèves, ne parviennent pas à résoudre leurs problèmes. Une documentaliste affirme qu'elle est « désemparée ». Une autre dit qu'elle vit ces situations « plutôt mal » et elle ajoute : « Je me sens plutôt démunie face à ce problème et je vois bien que ce genre de situations engendre une certaine forme de souffrance, en tout cas de malaise chez ces enfants. Les séances organisées au CDI ont pour objectif d'aider les élèves et non de les renvoyer une fois de plus à leurs difficultés. » Les réponses disent aussi l'isolement de certains collègues, et leur culpabilité. Concernés au premier chef, ils se sentent insuffisamment informés et formés pour aider les élèves qu'on leur a confiés. Un des moyens de sortir de ces impasses est de prendre contact avec les centres ressources de lutte contre l'illettrisme (http://www.anlci.gouv.fr/html/?actualites.htm~centre) où il est possible de rencontrer des personnes compétentes et de trouver livres et informations pour mettre en place des actions. Il est en effet nécessaire de travailler en partenariat avec des personnes formées à ces questions afin d'identifier les problèmes (illettrisme ou simples difficultés de lecture) et de proposer des remédiations adaptées.
Le tableau dressé peut sembler noir à certains. Il met en effet en évidence qu'en matière d'apprentissage de la lecture, et plus généralement d'acculturation à l'écrit, en dépit de l'euphorie qui accompagne le branchement des établissements scolaires à Internet et des espoirs mis dans les consultations de cédéroms par les élèves, nous sommes loin d'avoir résolu toutes les difficultés. Il reste encore beaucoup à accomplir si nous voulons que chacun acquière une maîtrise de l'écrit suffisante pour qu'elle soit opératoire dans sa vie personnelle, professionnelle, sociale et culturelle.

Marie-Cécile Guernier
Maître de conférences en sciences du langage - IUFM de Lyon - LIDILEM (Laboratoire de linguistique et didactique des langues étrangères et maternelles) - Université Stendhal, Grenoble 3

Article réactualisé en 2003 pour le site, à partir d’un article paru dans Lire au lycée professionnel, CRDP de Grenoble, n° 32, mars 2000.


Mise en ligne en septembre 2003.

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