|
|
L'illettrisme en France
C'est au début des années quatre-vingt que le problème de l'illettrisme est soulevé par les mouvements associatifs. Deux rapports se saisissent de la question : le premier, dans le cadre du Programme européen de lutte contre la pauvreté (1980), le second remis au premier ministre, « Contre la précarité et la pauvreté, 60 propositions » (1982) de G. Oheix, où pour la première fois, il est fait mention de l'illettrisme.
Ce n'est qu'en 1984 qu'un groupe interministériel (le GPLI 1) chargé d'établir un diagnostic et des propositions remettra le rapport : Des illettrés en France (par Véronique Espérandieu et al.). L'existence de l'illettrisme est alors officiellement reconnue par le gouvernement français ; dans le même temps, le Parlement européen invite les états membres à se saisir du problème.
Quelques définitions...
En 1959, l'Unesco définit comme analphabète « toute personne incapable de lire et d'écrire en le comprenant, un exposé simple et bref de fait en rapport avec la vie quotidienne ». Une nouvelle notion est introduite vingt ans plus tard (Unesco, 1979) : l'analphabétisme fonctionnel. Cette nouvelle notion désigne une personne « incapable d'exercer toutes les activités pour lesquelles l'alphabétisation est nécessaire dans l'intérêt du bon fonctionnement de son groupe et de sa communauté et aussi pour lui permettre de continuer à lire et à calculer en vue de son propre développement et de celui de sa communauté ».
Le terme « illettrisme » créé par l'association ATD-Quart Monde, est le plus souvent considéré comme équivalent à celui « d'analphabétisme fonctionnel ». Cependant, le terme « illettrisme » comprend un autre élément absent de la définition de l'Unesco, à savoir que l'illettrisme concerne des jeunes et des adultes auxquels on a enseigné la lecture, l'écriture et le calcul et qui, pour des raisons diverses, n'ont pas acquis ou conservé ces apprentissages.
Le GPLI, en 1995, considère comme relevant de « situations d'illettrisme, des personnes de plus de 16 ans, ayant été scolarisées, et ne maîtrisant pas suffisamment l'écrit pour faire face aux exigences minimales requises dans leur vie professionnelle, sociale, culturelle et personnelle ».
En pratique, et dans un souci de clarté, on réserve aujourd'hui le terme d'analphabète à celui qui n'a jamais été en contact avec l'alphabet ou tout au moins qui n'a jamais appris à lire, et on qualifie d'illettrées les personnes qui ont rencontré une forme d'enseignement quelle qu'elle soit.
... et des chiffres alarmants
Depuis ces dernières années, diverses investigations ont été conduites pour cerner les aspects statistiques de l'illettrisme. Ainsi, en ce qui concerne les jeunes accueillis dans les centres de sélection de l'armée, soit 394 400 personnes en 1996, le constat est le suivant : rapportés à l'ensemble de la classe d'âge, ce sont plus de 10 % des appelés du contingent sans qualification qui auraient des problèmes de base en lecture 2. Dans l'enquête sur les conditions de vie des ménages, l'INSEE 3 évalue à au moins 2,3 millions le nombre de personnes adultes rencontrant, en métropole et dans des conditions de logement ordinaires, des difficultés d'illettrisme, soit 4 % de la population. Les chiffres du ministère de l'éducation nationale sont également impressionnants : l'évaluation des performances des élèves entrant en sixième fait apparaître, selon les années, que 13 à 15 % de ces enfants ne maîtrisent pas les compétences de base du savoir lire-écrire.
Les causes de l'illettrisme : la famille, l'école, la société... et la dyslexie développementale
La mesure de l'illettrisme au plan national, pour indispensable qu'elle soit, ne nous apprend que peu de choses sur ses causes. Doit-on invoquer l'oubli, le manque de pratique, les difficultés d'apprentissage ? Concernant les difficultés d'apprentissage, quelles sont les influences respectives de l'environnement et du fonctionnel ? En d'autres termes, l'école, la famille et la société sont-elles les seules responsables, ou doit-on également prendre en compte l'approche neuropsychologique de l'apprentissage scolaire et de ses perturbations ?
Sur ce point précis, peu de données sont disponibles. Probablement faut-il voir dans ce constat les conséquences du monopole explicatif dont les sociologues et les psychiatres, à orientation analytique, ont longtemps disposé en France.
L'extrême complexité de l'acte éducatif ne saurait à l'évidence s'accommoder d'une vision médicale stricto sensu, « mécaniste » et nécessairement réductrice de l'individu. Cependant, le consensus scientifique autour de la notion de particularités fonctionnelles du sujet dyslexique a remis depuis plusieurs années en question l'idée selon laquelle nous aurions tous les mêmes chances de réussite, à condition d'avoir le même environnement social, familial et culturel. Il est en effet largement admis dans la communauté scientifique, et de façon très récente dans la communauté éducative, que 5 % au moins des enfants d'âge scolaire présentent des troubles spécifiques du langage écrit ; ces troubles sont regroupés sous le terme générique de dyslexie développementale.
Le sujet dyslexique se caractérise pour l'essentiel par une difficulté particulière à acquérir les processus d'identification, de reconnaissance des mots. Ainsi, un sujet dyslexique n'atteindra pas le sens d'un texte lu pour des raisons qui ne sont pas nécessairement liées à la pauvreté de son vocabulaire, à la méconnaissance des formes syntaxiques, ou encore au défaut de connaissances sur le monde, mais plus simplement parce qu'il ne parvient pas à déchiffrer.
Il est désormais établi que ce trouble d'acquisition des mécanismes d'identification des mots repose sur un défaut d'utilisation du processus d'analyse des sons de la parole. On observe notamment des difficultés particulières à accéder de façon consciente aux éléments sonores de la parole. Par exemple, un enfant dyslexique bute sur des tâches d'identification de syllabes ou de rimes alors que ces habiletés sont normalement présentes dès l'âge de 4-5 ans chez l'enfant « tout venant ». Ce trouble de la conscience des sons de la parole, plus communément désigné sous le terme de déficit de la conscience phonologique, constitue un élément important pour le repérage des enfants « à risque » de dyslexie, et cela dès l'école maternelle. Le fait important en situation d'illettrisme est que ces troubles persistent à l'âge adulte. On a en effet pu montrer que les sujets dyslexiques devenus adultes continuent à présenter à la fois des difficultés massives d'identification et un déficit considérable des habiletés métaphonologiques (habiletés à manipuler mentalement les sons de la parole).
On peut donc concevoir qu'il est extrêmement important de prendre en compte la notion de dyslexie développementale dans l'analyse de l'illettrisme.
La mesure du lien entre l'illettrisme et la dyslexie
Afin de mieux préciser la nature des liens existant entre la dyslexie développementale et l'illettrisme, le CLEO (Centre de langage écrit et oral), structure de recherche et de formation rattachée au département scientifique de l'IRSA (Institut inter-régional pour la santé), a développé un programme de recherche dont l'objectif était d'identifier, dans une population de jeunes adultes en difficulté d'insertion professionnelle, les sujets présentant les caractéristiques d'une dyslexie développementale 4.
La population de l'étude a été recrutée parmi des jeunes de 16 à 25 ans totalement scolarisés en France et fréquentant les organismes d'insertion partenaires habituels de l'IRSA dans le département d'Indre-et-Loire. Pour l'analyse des données, 124 jeunes (âge moyen : 21 ans et 44 % de sexe masculin) ont été retenus. Ces sujets présentaient une intelligence normale ou sub-normale. Ils étaient indemnes de troubles de la vue et de l'audition et ne présentaient pas de trouble affectant la production de la parole. Il a alors été observé que 43 sujets (soit 35 % de la population d'étude) étaient en grande difficulté de lecture. Parmi ces derniers, 21 sujets (soit 17 % de la population d'étude) présentaient les caractéristiques d'une dyslexie développementale.
Ce chiffre est considérable. Il signifie que, en situation de précarité, un adulte jeune illettré sur deux présente les caractéristiques de la dyslexie développementale. Par ailleurs, il tend à étayer deux notions jusqu'alors non formellement prouvées : d'une part que la dyslexie développementale est un facteur d'illettrisme, et d'autre part qu'elle contribue de façon significative aux difficultés d'insertion professionnelle de la population des « 16-25 ans ».
Article publié dans le dossier « Dyslexie et dysphasie » de la revue Réadaptation,
n° 486, janvier 2002, éd. Onisep.
Adresse de la revue : 168, boulevard du Montparnasse, 75014 Paris, tél. : 01 43 35 15 98.
Mise en ligne en septembre 2003.
4
Delahaie M., Tichet J., Gillet P., Calvet C., Billard C., Vol S. : « Dyslexie développementale et illettrisme. Quels marqueurs ? », ANAE, n° 57, 2000, p. 43-49.
Delahaie M., Tichet J., Gillet P., Calvet C., Billard C., Vol S. : « Les habiletés métaphonologiques d'adultes dyslexiques en difficulté d'insertion professionnelle : résultats préliminaires », ANAE, n° 47, 1998, p. 63-66.
|
|
|