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Interview
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Ghislaine Haas, professeur des universités à l'IUFM de Bourgogne, a dirigé l'ouvrage Orthographe au quotidien au cycle 3. Elle témoigne de son expérience axée sur le développement des capacités métalinguistiques et de l'orthographe chez les jeunes enfants.
Comment sortir de l'opposition de discours contradictoires entre les parents et les enseignants concernant les difficultés des élèves en orthographe ?
Demandons-nous d'abord en quoi consistent ces deux discours, et s'ils sont toujours contradictoires. Si j'essaie de faire parler certains parents, j'entends (en gros) qu'on ne fait pas ce qu'il faut pour que les élèves sortent de leurs difficultés orthographiques : il faudrait selon eux apprendre par cœur des règles, des mots, il faudrait faire des dictées, et il ne faudrait surtout pas de laxisme. Les parents ont l'impression que l'école a mis de côté l'orthographe, qu'elle n'en fait plus une priorité.
Ce discours peut être partagé également par de nombreux enseignants, en particulier par les plus jeunes, découragés par le « niveau » de leurs élèves. Les quelques statistiques (approximatives) dont on dispose révèlent d'ailleurs qu'au moins quatre enseignants sur cinq pratiquent le triptyque règle/exercices/dictée, qu'un pourcentage plus faible pratique la mémorisation plus ou moins contrôlée par des échelles de fréquence, et qu'enfin une partie infime pratique une pédagogie faisant appel aux analogies et à la construction progressive des règles par l'enfant. Les parents ont donc peut-être tort de croire que les pratiques traditionnelles sont abandonnées !
L'autre discours que l'on peut entendre, et qui serait cette fois le fait d'enseignants plus expérimentés, reconnaît que l'apprentissage des règles et des listes n'a pas fait ses preuves, de même que la dictée. Combien d'enfants connaissent la règle de l'accord, mais ne l'appliquent pas dès qu'ils sont en situation de production d'écrit ? Ces enseignants savent aussi que l'apprentissage mécanique de listes ou de règles dégoûte l'élève actuel qui est sollicité par des centres d'intérêt tellement plus captivants ! Cet élève n'est plus disposé comme autrefois à subir une pédagogie très contraignante et très autoritaire : apprendre par cœur des listes, des règles. Se lamenter sur cet état de fait n'y changera rien, d'autant plus que de nombreux lieux de la société pratiquent délibérément et officiellement des orthographes « déviantes » : SMS, courrier électronique, forums de discussion, publicité. Les façons d'écrire se diversifient comme les façons de parler. Le public des élèves a donc définitivement changé. Ces enseignants sont ainsi confrontés à l'inefficacité des pédagogies traditionnelles, à la difficulté très réelle de l'orthographe du français, et au peu de solutions proposées.
Alors, pour sortir de cette opposition de discours, il faudrait peut-être d'abord rassurer les parents sur la prise en compte effective des problèmes orthographiques des élèves, sur le fait que les enseignants estiment toujours que c'est important, que cela fait partie de la maîtrise de la langue, mais que les outils utilisés ne peuvent être tout à fait ceux qui étaient utilisés autrefois. Les parents ne se rendent pas toujours compte du niveau d'exigence de l'école en ce qui concerne l'écrit. Dès la sixième, on demande aux élèves, non seulement de pouvoir lire et comprendre des textes dans des domaines très divers, mais également d'en produire. On est loin de la seule exigence orthographique de la dictée du certificat d'études !
Il faudrait qu'ils sachent aussi que les connaissances sur l'orthographe du français ont beaucoup évolué, et permettent maintenant un apprentissage qui fait appel à l'intelligence des élèves et pas seulement à leur mémoire. D'une façon générale, la prise de conscience de ce qu'est un système d'écriture utilisé par une société, de son caractère historique, bricolé, permettrait d'introduire aussi beaucoup plus de tolérance vis-à-vis de la norme, aussi bien chez les parents que chez les enseignants et les élèves. Enfin, là, il ne faut pas trop rêver : seuls les enseignants peuvent atteindre cet objectif dans le cadre d'une formation appropriée. Il n'empêche qu'une information délivrée aux parents sur les nouvelles démarches pédagogiques, dans le cadre de réunions, est absolument nécessaire. Nous avons pu observer que ces informations étaient bien reçues par les parents, surtout s'ils peuvent constater un changement d'attitude et des résultats chez leurs enfants.
Que faire pour aider les élèves à appréhender correctement et durablement le caractère systématique de l'orthographe française ?
La réponse à cette question se trouve dans le prolongement de la réponse précédente. Pas d'appréhension correcte et durable sans que l'intérêt soit d'abord suscité, puis la compréhension installée. Il faut que les élèves saisissent précisément ce qu'est ce système d'écriture avant de pouvoir l'assimiler. C'est pourquoi nous développons le travail sur la compréhension avant le travail d'assimilation mécanique. Éveiller la curiosité, l'intérêt pour ce médium fabuleux qu'est l'écriture, faire accepter son mode de fonctionnement pour l'exercer ensuite. Nous agissons par quatre côtés à la fois : les ateliers de négociation graphique, qui permettent aux élèves de s'approprier à leur rythme les raisonnements orthographiques et d'éveiller leur intérêt pour l'orthographe en général, les activités de systématisation qui, comme leur nom l'indique, résolvent et systématisent de façon intelligente les problèmes ou les acquis des ateliers, les classements d'erreurs qui permettent d'aider l'élève en cours de production, et enfin les présentations de différents systèmes d'écriture qui donnent aux élèves une prise sur le fonctionnement de l'écrit en général et qui enracinent leur intérêt pour ce domaine. Si je devais résumer : susciter l'intérêt d'abord, faire appel à l'intelligence des élèves et automatiser ensuite.
Concrètement, quelles solutions préconisez-vous pour prévenir l'illettrisme ?
Je ne suis pas bien placée pour parler de l'illettrisme en général. Je ne peux parler que de ce qu'on appelle sans doute de façon inexacte la prévention de l'illettrisme. Nous avons travaillé avec des élèves de ZEP en grande difficulté scolaire. Nous avons pu constater (à la suite d'une évaluation réalisée dans des conditions très rigoureuses) que nos activités non seulement développaient l'intérêt des élèves pour l'orthographe (ce qui n'est pas rien !) mais aussi leur donnaient des outils pour réfléchir et améliorer leur compétence orthographique, c'est-à-dire évidemment, pour améliorer aussi leur pratique de l'écrit. Nous pensons que notre démarche peut permettre à ces élèves en difficulté qui ne sont jamais entrés véritablement dans le monde de l'écrit, d'y accéder par une autre porte ; ils sont amenés à réfléchir à leurs propres connaissances, sans être stigmatisés, ils peuvent se placer dans le monde des écritures et relativiser leurs difficultés en comprenant à quel point ce monde est divers, complexe, et évolutif.
Je viens de parler de ces élèves qui ne sont pas véritablement entrés dans le monde de l'écrit, et je voudrais évoquer ici une cause très probable de l'illettrisme : on propose aux élèves, du moins à certains d'entre eux, une entrée dans l'écrit souvent trop brutale. Les activités d'analyse de la langue (écoute de l'oral, repérage des lettres, des syllabes, mise en relation oral/écrit) que l'on voit pratiquer quelquefois dès la maternelle, nécessitent une longue maturation intellectuelle et sont inaccessibles à beaucoup d'enfants. En ne prenant pas le temps de cette entrée progressive dans l'écrit, en ne respectant pas leur rythme d'apprentissage, on court le risque de désintéresser et de décourager certains élèves pour qui l'écrit devient alors un objet étranger, obscur et même douloureux. Ces enfants, qui n'ont pas été nourris d'histoires lues par leurs parents, et sensibilisés à la nature de l'écrit, resteront définitivement à la traîne, dans une position de rejet. C'est donc très tôt que cela se joue, et l'école devrait mettre en place des dispositifs qui suscitent d'abord l'intérêt, la curiosité, l'observation de l'écrit, comme par exemple ce que l'on appelle les ateliers d'écriture en maternelle. Certains enseignants ont peur que des graphies erronées s'impriment par ce biais dans l'esprit des enfants : mais même si cela était, cela ne serait-il pas préférable à l'exclusion hors de l'écrit ?
Interview réalisée pour le site BienLire.
Mise en ligne en février 2005.
Pour en savoir plus :
- une publication de Ghislaine Haas présentée sur le site BienLire : Orthographe au quotidien - Cycle 3.
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