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Interview
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La mutualisation des pratiques et la mise en réseau des différents acteurs de la lutte contre l'illettrisme sont au centre des discussions des 600 « intervenants de terrain » venus de France et de 14 États francophones qui ont participé au Forum permanent des pratiques organisé par l'ANLCI (Agence nationale de lutte contre l'illettrisme) à Lyon (Rhône) du 5 au 7 avril 2005. Marie-Thérèse Geffroy, directrice de l'ANLCI (Agence nationale de lutte contre l’illettrisme), répond aux questions de L'AEF.
L'AEF : Dans quel cadre situez-vous le Forum permanent des pratiques organisé à Lyon par l'ANLCI ?
Marie-Thérèse Geffroy : Le Forum des pratiques a sa place dans la décennie pour l'alphabétisation des Nations Unies, « l'Alphabétisation pour tous : la parole pour tous, l'apprentissage pour tous ». C'est une des raisons pour laquelle nous avons invité l'UNESCO à tenir sa réunion interne paneuropéenne juste avant le début du Forum, qui s'est d'ailleurs ouvert sur une séance commune qui clôturait les travaux de l'UNESCO. Nous avons ainsi pu réunir les représentants de 35 États d'Europe, d'Amérique du Nord et d’Israël et environ 600 intervenants de terrain venus de toutes les régions de France métropolitaine, d'Outre-Mer et de 14 pays francophones du Nord et du Sud. De même, le Forum, dont le financement bénéficie de l'appui du FSE (Fonds social européen), s'inscrit parfaitement dans l'année européenne de la citoyenneté par l'éducation qui veut encourager la coopération inter-institutionnelle, les partenariats multidisciplinaires et transversaux et la constitution de réseaux. En effet, s'il est nécessaire d'organiser les politiques de lutte contre l'illettrisme, le partage des ressources et des expériences est indispensable pour rendre ces politiques opérationnelles et renforcer leur efficacité. Le défi du Forum permanent des pratiques est d'analyser, de formaliser et de capitaliser les pratiques des uns et des autres dans les divers champs de la lutte contre l'illettrisme de manière à les mutualiser. Tous les intervenants qui ont déjà participé aux groupes de travaux préparatifs ont exprimé une volonté forte de prendre la part qui leur revient dans cette politique complexe de lutte contre l'illettrisme en faisant du partage des bonnes pratiques un outil efficace ainsi qu'un moyen d'interroger les habitudes et les pratiques pour les faire évoluer et améliorer ainsi la qualité des services rendus aux personnes.
L'AEF : Quel est l'intérêt de réunir des représentants de tant d'États alors même qu'ils sont confrontés à des réalités très diverses ?
Marie-Thérèse Geffroy : Si les enjeux sont multiples c'est avant tout parce que les quelque 800 millions d'hommes et de femmes qui, dans le monde, sont confrontés à l'incapacité de lire et d'écrire, vivent des situations bien différentes, dans des contextes très divers. Cependant, si l'on comprend bien que les progrès de la scolarisation sont indispensables pour réduire l'analphabétisme, notamment dans les pays les plus pauvres et les moins développés, on a en revanche, plus de mal à accepter que dans des pays où la scolarité est obligatoire, une part significative de la population puisse, à quelque moment de la vie que ce soit, se trouver confrontée à l'incapacité de lire ou d'écrire un message simple de la vie quotidienne. Aujourd'hui, en France, 7 à 10 % de la population adulte âgée de 18 à 25 ans ne maîtrise pas la lecture et/ou l'écriture, ces compétences de base indispensables pour être à l'aise dans des situations simples de la vie quotidienne, telles que circuler, faire ses courses, prendre un médicament, suivre la scolarité de son enfant, ou encore pour être plus autonome dans sa vie familiale, professionnelle et citoyenne. C'est d'abord de cela qu'il s'agit avant d'aller plus loin: permettre à tous de maîtriser ce socle fonctionnel pour la vie courante, cette base de la base.
L'AEF : Si les institutionnels semblent donc avoir conscience du problème, en est-il de même des adultes en situation d'illettrisme ? Est-il aisé d'identifier les personnes qui rencontrent ce type de difficultés et de les faire intégrer des dispositifs de formation ?
Marie-Thérèse Geffroy : La tâche n'est pas simple car la principale caractéristique des hommes et des femmes qui sont confrontés à l'illettrisme est de ne rien réclamer, de ne pas se manifester pour tenter de dissimuler le plus possible leurs difficultés de manière à éviter d'être stigmatisés dans un monde où la reconnaissance sociale est largement fondée sur le diplôme. La dureté du mot pour désigner leur situation fait trop souvent oublier qu'on peut avoir réussi à se construire une vie familiale, professionnelle et sociale en contournant l'illettrisme au prix d'efforts considérables. La volonté de s'en sortir passe par un déclic qui permet à ces hommes et ces femmes de s'engager dans un processus de ré-apprentissage de la lecture, de l'écriture et des compétences de base. Malheureusement, à l'heure actuelle, ce processus concerne seulement quelque 50 000 personnes en France. Pour faire bouger les choses, il faut agir sur tous les fronts parce que le risque d'illettrisme prend souvent racine dès l'enfance. C'est donc dès la petite enfance et tout au long de la scolarité obligatoire qu'il faut mener des actions de prévention. Pour cela, les moyens d'actions à mobiliser font appel à des ressources sociales, culturelles, éducatives, professionnelles, sanitaires qui relèvent d'autorités différentes: pouvoirs publics nationaux et territoriaux, entreprises, société civile.
L'AEF : Dans ce cadre, quel rôle joue l'ANLCI ?
Marie-Thérèse Geffroy : Le rôle de l'ANLCI est de réunir décideurs, acteurs et intervenants de tous types pour qu'ils puissent mieux agir ensemble dans un cadre inter institutionnel, partenarial, organisé et solidaire. Les quelque 150 institutions partenaires de l'Agence savent bien que pour faire reculer significativement l'illettrisme et pour mettre en œuvre dans la durée une politique d'accès de tous à la lecture, à l'écriture et aux compétences de base, on ne peut plus raisonner en termes de mesures séparées, de directives descendantes, de dispositifs cloisonnés. On en revient à ce que je disais précédemment : seules des stratégies d'intervention plus coopératives et plus cohérentes mises en œuvre au niveau national, régional et local, tout en étant reliées aux grandes opérations internationales, permettront de progresser. Avec le Forum permanent des pratiques, qui est un outil de mise en place opérationnelle d'une politique transversale pour l'accès de tous à la lecture, à l'écriture et aux compétences de base, les conditions d'un partage des ressources et d'une mutualisation permanente des bonnes pratiques sont désormais réunies.
L'AEF : Dans quels domaines pensez-vous pouvoir expérimenter grâce au Forum permanent des pratiques ? Les centres de ressources illettrisme développés en régions depuis quelques années ont-ils leur place dans le cadre du Forum permanent ?
Marie-Thérèse Geffroy : Plus qu'expérimenter il s'agit de faire connaître, d'analyser et de formaliser pour le transférer ce qui est fait par les uns et par les autres, tout ce qui a été abordé par les 14 ateliers organisés pendant les trois journées. Les centres ressources ont pris une grande part aux travaux préparatoires et ils sont bien sûr partie intégrante et essentielle de cette tâche collective de partage et de mutualisation des pratiques.
L'AEF : Pour être réellement permanent, le forum aura besoin de pérenniser ses financements. Qui apporte le financement de la manifestation lyonnaise et comment pensez-vous pouvoir pérenniser le budget du Forum ?
Marie-Thérèse Geffroy : L'organisation de la rencontre internationale de Lyon, qui est un des temps fort du Forum permanent des pratiques, de Lyon bénéficie d'un financement du FSE ainsi que du soutien d'un certain nombre de partenaires : État, ville de Lyon, région Rhône-Alpes, conseil général du Rhône, entreprises, notamment Sanofi, et trois fondations d'entreprises : celles de France Télécom, de Gaz de France et les Caisses d'Épargne pour la solidarité. Grâce au concours de ces trois fondations, plusieurs centaines d'intervenants de terrain, à qui les moyens comptés des organisations n'auraient pas permis d'être présents à cette rencontre où leur présence est pourtant essentielle, ont pu effectivement y participer. Nous allons poursuivre le travail à la fois grâce aux nouvelles technologies et à un certain nombre de rencontres, dont la prise en charge sera toujours assurée par des financements partagés.
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Pour en savoir plus
- L’Illettrisme : mieux comprendre pour mieux agir
Mise en ligne en avril 2005, avec l’aimable autorisation de L’AEF.
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