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Interview
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À travers l’outil dévédé « Comparons nos langues. Démarche d’apprentissage du français auprès d’enfants nouvellement arrivés » dont elle est l’auteur, Nathalie Auger, maître de conférences en sciences du langage à l’université de Montpellier 3, analyse pour nous dans cette interview la situation des enfants nouvellement arrivés en France qui est un des cas de figure de ce qu’on appelle la situation de français langue seconde-langue de scolarisation.
Qui sont les ENA (enfants nouvellement arrivés) ? Dans quelle situation linguistique se trouvent-ils ?
40 000 enfants arrivent en France chaque année, parlant une autre langue que le français (ENA). Ils mettront plusieurs années parfois pour « maîtriser » cette nouvelle langue car les ENA se trouvent dans ce que l’on appelle une situation « diglossique », c’est-à-dire qu’ils utilisent généralement une langue dans un secteur de leur vie (à la maison par exemple) et vont en utiliser une autre dans un autre secteur (à l’école, dans les commerces, etc.). En général, les enfants parlent le français à l’école et dans la société, et leur langue maternelle en famille.
Le français va donc devenir la langue seconde en même temps que la langue de scolarisation nécessaire pour construire les apprentissages. Le bouleversement est important : conditions de vie, fonctionnements scolaires, lieux, relations, langage et règles de la communication, tout cela est nouveau et bien souvent perturbant. L’institution scolaire s’est préoccupée depuis longtemps de cette situation, des enfants et des aides à fournir aux enseignants. Au début des années 1970, cela a permis la création de classes spécifiques, classes d’intégration (CLIN) et classes d’adaptation (CLAD), visant à donner une formation adaptée à ces élèves.
Par ailleurs, les facultés métalinguistiques de ces enfants (donc les facultés à raisonner sur le langage) sont plus avancées que celles de leurs pairs unilingues. Cela signifie une meilleure compétence analytique, mais aussi et surtout un contrôle cognitif supérieur des opérations linguistiques (Bialystok, 1987, 1988). Si les enfants sont valorisés dans leur bilinguisme, cela entraîne des avantages lors de l’acquisition de la littératie et de meilleures chances de succès scolaire (cf. les travaux de Lüdi).
Quelles sont les particularités inhérentes à l’apprentissage d’une langue seconde ?
Les études actuelles sur le français langue seconde/langue de scolarisation mettent désormais l’accent sur trois points. D’abord le fait qu’une situation de langue seconde relève à la fois de la langue étrangère, puisqu’apprise en second, et de la langue maternelle, puisqu’il faut vivre à l’école et dans la vie en utilisant cette langue comme les natifs.
D’un point de vue théorique, il faut retenir qu’apprendre une autre langue, c’est toujours calquer le système à atteindre sur son système d’origine, quel que soit le niveau linguistique (phonème, syntaxe, lexique, etc.), à l’oral et à l’écrit. On peut même prévoir les erreurs à venir selon la langue maternelle et la langue cible (Frei, dans La Grammaire des fautes, l’avait montré dès les années 1930). On dit alors que l’on se trouve en situation d’interlangue, donc « entre deux langues », avant de posséder les deux systèmes. Des procédés comme la simplification et l’interférence doivent être connus par les enseignants en vue de ne pas stigmatiser l’enfant. Ces comportements sont tout à fait classiques et sont autant d’étapes nécessaires avant d’atteindre le système de la langue cible. Par exemple, une voyelle qui n’existe pas dans la langue maternelle sera produite ou écrite en français en se rapprochant généralement de la voyelle la plus proche d’un point de vue pharyngo-buccal ou graphique. Ce filtre de la langue-culture maternelle est le point de passage de l’ensemble de la communication, qu’il s’agisse de la perception des phonèmes-graphèmes, de la syntaxe jusque dans les codes non verbaux (la façon de gérer l’espace et le temps par exemple). Ainsi, plus on connaît de langues, et plus il devient facile d’en parler/écrire d’autres.
Dans le cadre de la prévention de l’illettrisme, comment conseillez-vous d’utiliser en classe les connaissances langagières que l’élève détient en arrivant sur le territoire français ?
Les études linguistiques montrent qu’il faut plus ou moins de temps pour apprendre à parler une langue, encore plus à l’écrire ou à la lire puisque l’écrit est un autre code, une convention de l’oral qui est parfois assez éloigné de ce dernier, comme dans le cas du français. Cependant, si l’élève nouvellement arrivé lit déjà dans sa langue maternelle, le transfert de compétences sera beaucoup plus rapide que pour un enfant de langue maternelle française qui doit apprendre à lire. Il s’agit donc de bien distinguer les enfants qui ont déjà une conscience des relations graphie-phonie, quelle que soit la langue maternelle, de ceux qui n’en ont pas encore.
La démarche proposée ici incite à s’appuyer sur les scripts maternels des enfants pour aller vers le français puisque tout apprentissage des langues repose, consciemment ou non, sur une comparaison entre le (ou les) système(s) langagier(s) préexistant(s) et la langue à apprendre (qu’il s’agisse de l’oral ou de l’écrit). Cette situation de contact de langues (donc interculturelle au sens large, c’est-à-dire qui comprend la langue mais aussi la culture) devient alors un atout pour l’enseignement-apprentissage du français, oral ou écrit, et il convient naturellement de l’utiliser comme une ressource. La comparaison des différentes langues dans la classe ne sert pas à hiérarchiser les idiomes mais bien à en montrer les « universaux singuliers ». « Universaux », parce que toutes les langues ont une syntaxe, par exemple, ou une façon de marquer la négation ou encore une convention graphie-phonie, mais « singuliers » parce que chacune le fait différemment. Cette démarche de mise en perspective motive l’élève qui se sent reconnu dans ce qu’il est, ce qu’il connaît déjà, sans pour autant devenir un prototype de sa langue et de sa culture. Le français s’apprend donc selon une démarche cognitive de co-construction bien visible à la fois pour les élèves et l’enseignant. Chacun arrive ainsi à comprendre pourquoi certaines erreurs émergent (procédés d’analogie avec les systèmes maternels par exemple), et une prise de conscience s’effectue alors pour relativiser ces erreurs et les dépasser sans en garder les stigmates. Dans cette démarche interculturelle, chacun est expert de sa langue (l’enseignant comme l’élève), chacun découvre le système de l’autre (l’enseignant aussi : sans connaître les langues des élèves, il en comprend le fonctionnement) dans une relation d’empathie, face à l’autre.
Différents types d’activités permettent des prises de conscience à différents niveaux. Entre pairs d’une même langue par exemple, les enfants s’autorégulent par rapport à leur propre système maternel, à l’oral comme à l’écrit. Ils sont également à l’écoute des autres groupes qui parlent et écrivent d’autres langues et, en rentrant ainsi en contact avec d’autres langues que le français, ils comprennent les difficultés d’apprentissage des autres enfants, tout en relativisant leurs propres difficultés.
Enfin, les spécificités de la posture de l’enseignant sont bien visibles dans ce film : en interaction constante avec les élèves, expert du français et de son apprentissage mais en situation interculturelle de découverte de la langue des enfants, parfois à tâtons, mais toujours dans un véritable intérêt de qui est l’élève, attitude qui motive les uns et les autres pour entrer dans le français, langue qui, il faut le rappeler n’a pas été choisie par ces enfants qui arrivent le plus souvent sans véritable repère par rapport à ce qu’ils connaissent déjà.
Ces différents apprentissages prennent du temps, notamment quand l’enfant ne maîtrise pas le français oral. En même temps, si à la maison ou antérieurement à l’école il a eu accès à des formes de « littérarisme » (lecture d’histoires, compréhension des fonctions de l’écrit, etc.), il aura de plus grandes facilités avec la langue écrite. En effet, les études montrent que si cet accès a lieu, en langue maternelle ou en langue étrangère, l’enfant aura plus de facilité à entrer dans la lecture-écriture.
Interview réalisée pour le site BienLire. Mise en ligne en novembre 2005.
Sur le site BienLire
- Une présentation de l’outil Comparons nos langues. Démarche d’apprentissage du français pour les enfants nouvellement arrivés illustré de quelques extraits vidéos du dévédé.
Pour en savoir plus
Le site Plurilangues : toutes les langues à l’école. Il propose des documents d’éveil aux langues (on peut par exemple y télécharger les textes de nombreux supports didactiques).
Bibliographie
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