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Jean-Michel Lecomte, professeur de sciences sociales, est responsable éditorial au CRDP de Bourgogne et membre du comité de rédaction de la revue Païdeusis.
Il est également auteur, entre autres, de L'établissement scolaire dans la démarche de projet, collection Ressource formation, CRDP de Bourgogne, 1992 et Savoir la Shoah, Collection Documents, actes et rapports pour l'éducation, CRDP de Bourgogne, 1998.
Une situation nouvelle : tout enfant, même porteur d’un handicap a le droit à la scolarisation, donc tous les enseignants peuvent accueillir désormais dans leur classe un enfant porteur de handicap, c’est la loi (en référence à la loi n° 2005-102 du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances)
Plus précisément, on peut dire que tous les enseignants sont susceptibles de devoir accueillir un ou plusieurs enfants porteurs de handicap. La loi du 11 février 2005 spécifie en effet très clairement que c’est dans le cadre général de sa mission de service public que l’éducation « assure une formation scolaire, professionnelle ou supérieure aux enfants, aux adolescents et aux adultes présentant un handicap ou un trouble de santé invalidant ».
Quelles sont les trois grandes étapes depuis la Seconde Guerre mondiale dans la scolarisation des enfants atteints d’un handicap ?
Depuis la Seconde Guerre mondiale, trois grandes périodes peuvent en effet être distinguées. Après guerre, même si le développement de la sécurité sociale s’est accompagné de quelques aides, indemnités ou allocations (toujours catégorielles et très limitées), les personnes porteuses de handicap « n’existaient pas », n’avaient aucun statut. Au plan médical, l’OMS (Organisation mondiale de la Santé, filiale de l’ONU) a travaillé à la question des définitions de types de handicap. Mais pour l’essentiel, les personnes dépendaient de leur famille, dans certains cas bénéficiaient de l’action spécifiques d’associations spécialisées (souvent de parents), le plus souvent devaient compter sur des interventions caritatives d’organisations à caractère social ou religieux – quand ce n’était pas la mendicité et le quasi-vagabondage (l’idiot du village comme figure familière…). L’asile, l’enfermement et l’abandon étaient le lot de certaines catégories, des plus malchanceux de la société et d’un grand nombre qui vieillissant se trouvaient totalement isolés.
La loi de 1975, qui instaure une obligation d’intégration dans l’école des enfants porteurs de handicap, est plus une extension du phénomène de massification de la scolarisation (qu’il s’agit ici de compléter ou d’améliorer à sa marge) qu’un traitement général de la situation des personnes handicapées. Cette loi et ses importants décrets d’application ont indéniablement été le début d’un changement lent mais profond des mentalités. Les personnes bénéficiant d’une éducation ont démontré par les faits leur « éducabilité », et donc leur « normalité ». Ceci a débouché sur une prise de conscience collective de la condition, des droits (ou de l’absence de droits), des besoins légitimes de ces personnes et des devoirs de la société à leur égard. Tout ne fut pas rose. Tout fut au contraire très lent, chaque progrès dut être arraché de haute lutte, par les intéressés, leurs familles et associations, et dorénavant par les intervenants de divers services et ministères s’impliquant en faveur des enfants. Il faut reconnaître que conflits d’intérêts, besoins de reconnaissance, rivalités de territoires professionnels ont souvent été des obstacles ou des éléments ralentisseurs des progrès. Mais ces progrès furent réels. Progrès de la médecine, progrès sociaux, progrès de la conscience démocratique et citoyenne se sont ainsi lentement conjugués, pour donner lieu à la troisième grande étape, dont la date symbolique est le vote, par l’Assemblée nationale unanime, de la loi du 11 février 2005.
Cette loi instaure la personne porteuse d’un handicap comme tout à la fois un citoyen comme les autres, mais aussi un citoyen pour qui l’État doit veiller à intervenir, symboliquement, structurellement, financièrement, de manière qu’il puisse jouir de la façon la plus large possible d’une vie décente et ordinaire. Elle porte réforme de nombreux codes spécifiques et vient apporter des dispositions nouvelles dans les domaines de la santé, de l’éducation, de la professionnalisation, des droits sociaux de la personne tout au long de sa vie. Son ambition est une transformation profonde de la société entière.
L’obligation scolaire prévoit que les enfants doivent suivre tous les cours, participer à toutes les activités. Cela s’applique-t-il à l’enfant handicapé ou à l’enfant malade ?
L’objectif de la scolarisation n’est pas d’effacer le handicap comme par magie ! Selon sa nature, la scolarité, la participation à certaines activités peuvent être adaptées, dans le cadre d’un projet personnalisé de scolarisation. En cas d’impossibilité de participation à une activité, l’enfant devra être accueilli parallèlement et se verra offrir des activités prédéfinies. Il s’agit ici, dans les grandes lignes, d’une généralisation de ce qui était déjà appliqué aux enfants porteurs d’une maladie chronique invalidante, pour lesquels un projet d’accueil individualisé permet d’adapter la situation scolaire aux difficultés de l’enfant.
Quels sont la place et le rôle des parents à l’école à l’occasion de la scolarisation d’un enfant porteur de handicap ?
Ils sont des partenaires incontournables : tout ce qui se déciderait ou se ferait contre eux serait irrémédiablement voué à l’échec (en dehors des situations exceptionnelles de comportements parentaux justifiant la mise en œuvre d’une procédure de signalement d’enfant en danger par défaut de soin).
Le temps de l’enfant est morcelé : en services de soins avec des professionnels, à l’école avec des enseignants, spécialisés ou non, en déplacements, etc. Les parents, eux, recueillent l’enfant pour le reste du temps, mais ils en sont toujours les parents, ils ont toujours à l’esprit l’avenir de leur enfant, mais aussi le leur, celui de leurs autres enfants… et eux non plus n’ont aucune formation pour cela, ils sont dans des situations très diverses aux plans économique, social, culturel…
Dans les modalités pratiques de la scolarisation, leur accord est indispensable, et pas seulement sous la forme d’une simple signature du projet. Cela signifie que s’ils ont bien compris et accepté ce projet, ils pourront en faciliter le succès, ou au minimum ne pas l’entraver. Cet accord, cette compréhension sont fragiles, fugaces, éphémères. L’enfant a souvent une valeur symbolique inexprimée, les parents ont de lui une représentation changeante, leurs impressions sur ce que doit être leur attitude sont influencées par des facteurs très divers, souvent bien peu rationnels. S’ils ne comprennent pas bien, s’ils sont hésitants, indécis, le danger est grand, quelle que soit la pertinence objective du projet. S’ils sont réticents ou hostiles, il serait vain de persister, il faut reprendre, parler encore, expliquer autrement…
Il faut donc sans cesse les informer, vérifier ce qu’ils entendent de cette information, être attentif à leurs réactions – positives comme négatives.
Que conseillez-vous de dire aux autres familles des enfants de la classe et que faire si d’autres parents d’autres élèves manifestent leur opposition à cette scolarisation ?
Vis-à-vis des familles des autres enfants de la classe, nous préconisons d’abord une réflexion de l’équipe éducative avec les parents de l’enfant (ou des enfants) concerné(s), les intervenants extérieurs et les associations : chaque cas sera en effet spécifique, et l’accord de tous sur ce sujet est primordial. Les solutions possibles sont extrêmement variées. D’un côté, il n’y a aucune obligation d’informer les autres familles de quoi que ce soit, puisqu’on se contente, en accueillant l’enfant, d’appliquer la loi – les porteurs de handicaps enfin devenus des citoyens de droit commun… De l’autre côté, on peut imaginer que l’école instaure l’accueil d’un ou plusieurs enfants porteurs de handicap(s) au cœur même de son projet (si leurs parents n’y voient rien à redire !), et dans ce cas la communication avec les autres familles pourra aller jusqu’à les solliciter pour participer à et/ou faciliter ce projet. Dans tous les cas, et les plus fréquents seront entre ces deux extrêmes, nous recommandons aux équipes de s’assurer que les informations qu’elles sont amenées à transmettre aux familles sont rigoureuses au plan scientifique et impersonnelles (attention au secret médical ! Utiliser au maximum des documents officiels existants, ou faire valider ses propres documents par des professionnels avant de les diffuser).
Si des parents d’autres familles manifestent leur opposition à la présence d’enfants porteurs de handicap (y compris pour des raisons de toute bonne foi), un niveau ultime de réponse (ou premier, selon la nature et l’ampleur des réticences exprimées) est le rappel de la loi, qui s’applique à tous. Mais nous ne saurions trop recommander une information rigoureuse qui peut désamorcer les craintes les plus diverses des parents :
- Non, il n’y a pas de danger à côtoyer un enfant porteur de handicap.
- Non, la scolarisation de cet enfant et l’attention scolaire et éducative qui lui sera portée ne le sera pas au détriment des autres enfants ni du rythme des apprentissages : d’une part, il s’agit d’une des formes de la personnalisation (de la différenciation) de l’acte éducatif dont chaque enfant est l’objet en fonction de ses caractéristiques, et, d’autre part, dans les cas de certains handicaps, l’intervention de personnels spécialisés vient permettre la réalisation de ces conditions.
Comment ne pas remarquer, surtout, que cet accueil est une excellente occasion pour tous ces enfants de vivre ensemble avec leurs différences ?
Si des difficultés de cet ordre surgissaient malgré tout de la part de certains parents, nous suggérons d’une part d’en parler avec les représentants des associations de parents d’élèves (y compris au niveau départemental), qui peuvent assurer un rôle de discrète médiation et explication, d’autre part de ne pas hésiter à demander l’intervention, par exemple à l’occasion d’une réunion de tous les parents, du directeur de l’école ou de l’inspecteur de la circonscription.
Interview réalisée pour le site BienLire. Mise en ligne en juin 2006.
Pour en savoir plus
- Le rapport de la mission parlementaire de Guy Geoffroy
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Sur le site Bienlire
- Handicap au quotidien, Bugnon Jean-Louis, Lecomte Jean-Michel, Perceau Jean, CRDP de Bourgogne, 2006.
- Interview de Hervé Benoît, rédacteur en chef de La Nouvelle Revue de l’AIS et directeur adjoint du Cnefei.
- PPRE, PPAP, PPS, PAI : quatre « outils » pour aider les élèves à besoins éducatifs particuliers. Pour se repérer dans ces sigles et dans leur cohérence.
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