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Interview
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Président du Syndicat de la presse des jeunes de 1991 à 1997, professeur des écoles honoraire, secrétaire national des Francas à partir de 1982 (responsable du secteur animation/formation, directeur des éditions Jeunes Années), Francis Vernhes est, depuis 1996, vice-président de la Fédération nationale des Francas.
Dans cette interview, il montre comment, au travers de pratiques éducatives, les Francas participent à la prévention de l’illettrisme.
Les Francas sont un mouvement d’éducation populaire. Quel est leur projet ?
Nous réclamant effectivement de l’éducation populaire, nous fondons notre action sur des valeurs, véritables repères de sens, pour agir dans la société : l’humanisme, la démocratie, la liberté, l’égalité, la solidarité, la laïcité, la paix.
Notre projet précise : « La finalité de l'action des Francas est la personne humaine et son bonheur et ils s’attachent à favoriser, dès l'enfance, le développement de la personne, tant dans sa dimension individuelle que dans sa dimension sociale et, pour ce faire, cherchent à développer les potentialités dont la personne est porteuse. »
En référence à cela, nous développons des actions que nous inscrivons dans la globalité et la continuité de l’éducation. Se concrétisant essentiellement dans le temps libre des enfants, des adolescents et des jeunes, elles s’appuient sur la nécessaire interdépendance de l’éducatif, du social et du culturel.
Ainsi nous agissons pour favoriser la qualité de l’action éducative, soutenir et accompagner les politiques enfance/jeunesse, en particulier au niveau local. Dans ce cadre, les
Francas – qui ont été à l’origine des premiers centres aérés dès 1955 – veulent aujourd’hui faire du centre de loisirs une composante essentielle de toute politique éducative locale. Mais en même temps que nous voulons que le centre de loisirs devienne un esspace de vie identifié, valorisé et accessible à tous les enfants durant leur temps de loisirs, il nous semble indispensable de créer, avec les parents et l’école, les conditions du développement de véritables convergences éducatives.
De manière complémentaire, pour les années à venir, nous nous sommes donné comme perspectives d’action d’assurer la mise en vie du principe de laïcité dans les structures et les accueils éducatifs, de permettre aux enfants et adolescents de se construire en tant que citoyens de l’Europe et du monde et de prendre en compte le rôle des médias dans l’éducation. C’est dans ce cadre, entre autres actions, que nous voulons agir pour prévenir l’illettrisme.
Selon vous, quels sont les objectifs à atteindre pour prévenir l’illettrisme ?
Il convient de prendre en compte deux orientations complémentaires et indissociables : avoir une action pédagogique en direction des individus, avoir une action à la fois pédagogique et politique sur notre environnement.
Le premier type d’action doit permettre à chacun d’acquérir puis d’entretenir des compétences de lecteur. Développer des compétences c’est d’abord, comme l’indiquent les programmes, mettre l’élève en capacité de communiquer, de maîtriser le langage, de reconnaître des mots, de comprendre, de produire des écrits... Mais, au-delà de l’élève, la prévention de l’illettrisme doit viser l’enfant en lui donnant l’envie et le besoin d’avoir en permanence recours à l’écrit (créer et entretenir des projets de lecture ou d’écriture, montrer que certaines réponses peuvent se trouver dans l’écrit), en lui faisant découvrir les fonctions sociales de l’écrit (savoir utiliser, par exemple, les écrits du quotidien, ceux qui sont en rapport direct avec les préoccupations de la vie et les projets d’action).
L’action sur l’environnement doit être pédagogique au sens où elle doit permettre que tous ceux qui accompagnent l’enfant dans l’apprentissage de la lecture, dans le développement du goût de lire, puissent partager les enjeux de l’action pédagogique en direction des enfants. Cela suppose une certaine complémentarité mais cela exige surtout une cohérence (s’informer, s’expliquer sur le rôle des uns et des autres...).
Si l’on considère que la lecture est l’affaire de tous (la famille, l’école, le temps libre), cette action est aussi politique au sens où elle doit, sur un territoire donné, concerner l’ensemble des temps de vie de l’enfant et les différentes personnes ou institutions qui participent à son accueil. Ainsi, il ne suffit pas de parler, de manière générale, d’une politique de la lecture. Il faut, à l’échelle d’un quartier, d’une ville, d’une communauté de communes, pouvoir observer les besoins des publics puis recenser et mettre en synergie les moyens disponibles pour développer la relation à l’écrit. Cela suppose complémentarité et cohérence des actions pédagogiques mais aussi développement de accessibilité à l’écrit : accessibilité économique certes, mais aussi physique (comment répondre aux besoins au plus près des publics), informative (faire connaître les différentes possibilités d’accès à l’écrit sur un territoire donné) et socioculturelle. Sur ce dernier aspect, il faut non seulement faire comprendre que l’écrit est à la portée de tous mais encore qu’il est intéressant de s’appuyer sur la diversité des écrits existants (littérature, presse, Internet...). Trop d’actions conduites au cours des dernières années pour le développement de la lecture n’ont mis l’accent que sur le livre en ignorant, par exemple, l’importance de la presse de jeunesse, voire en stigmatisant certains genres (que n’a-t-on pas dit de la bande dessinée !).
Comment les Francas rentrent-ils dans les propositions actuelles des pouvoirs publics ?
Puisque nous venons d’évoquer la presse, il faut reconnaître la qualité des actions mises en place dans le cadre de la Semaine de la presse dans l’école même si les modalités de diffusion pénalisent aujourd’hui la presse des jeunes (qui n’a pas les moyens économiques de fournir un nombre important d’exemplaires aux divers établissements scolaires).
Mais à propos de la nécessaire complémentarité des actions que nous revendiquons, on peut aussi s’interroger sur l’efficacité des différents dispositifs (contrat éducatif local, accompagnement à la scolarité, réussite éducative).
Pour accompagner dans de nombreux départements ces dispositifs, nous constatons qu’ils ont permis d’enclencher des actions communes, d’instaurer la rencontre et le dialogue, de dégager certains moyens. Mais on s’aperçoit aussi qu’ils ne peuvent avoir des effets durables que s’ils font référence à un véritable projet éducatif local. Véritable, c’est-à-dire porté par une dynamique municipale, conçu puis mis en œuvre par la collectivité éducative (parents, enseignants et, d’une manière générale, tous ceux qui interviennent pendant le temps libre des enfants : des animateurs du centre de loisirs ou de la ludothèque aux intervenants sociaux, des bibliothécaires aux éducateurs sportifs...). Les différents dispositifs ne prennent de sens qu’à cette condition qui est aussi, malgré les aléas des politiques publiques (suppression de tel ou tel dispositif et de l’engagement financier de l’État), la seule possibilité d’assurer une continuité de l’action.
On pourrait également souligner les apports de la mise en place des zones d’éducation prioritaires. Dans le colloque « Convergence des actions éducatives », organisé par les Francas en 1986, nous avions mis en évidence, à partir de l’observation du fonctionnement des ZEP, différentes conditions de réussite, qu’il s’agisse de l’information, de la formation ou de la démarche mises en place pour aboutir à une cohérence concrète entre tous les acteurs. Il était souligné en particulier l’importance de la phase d’identification qui « permet de faire tomber l’ignorance réciproque et les a priori idéologiques, de définir la nature et la fonction de chacun et par conséquent les différences des uns et des autres, et de déterminer les conditions de la mise en place d’un projet éducatif de secteur ». S’inspire-t-on encore aujourd’hui de ces préconisations et de ces aspects positifs à un moment où l’existence d’un certain nombre de ces zones est remise en cause ?
Quelles initiatives les Francas prennent-ils ou encouragent-ils pour prévenir l’illettrisme ?
Dans le droit fil des objectifs que nous préconisons pour prévenir l’illettrisme, nous agissons dans les deux domaines déjà évoqués.
D’une part, dans nos interventions auprès des villes (actions d’accompagnement de la politique enfance/jeunesse, actions de formation ou de qualification, propositions d’animations), nous essayons de faire prendre en compte la nécessité d’une convergence des actions éducatives, en particulier celles qui peuvent relever de la relation à l’écrit.
Ici, c’est une opération autour du « lire, dire, écrire » qui rassemble crèches, maisons de la petite enfance, écoles primaires et collèges, centres de loisirs et qui aboutit à des expositions, des spectacles ou des soirées contes.
Là, c’est une initiative du service enfance municipal qui, autour d’animations-jeux, invite les enfants des écoles ou des centres de loisirs et leurs parents à entrer dans le monde du livre.
Ailleurs, à partir de la constatation que les jeunes qui fréquentent les clubs sportifs n’ont pas l’habitude de venir à la médiathèque, la mise en place d’une exposition consacrée à un événement sportif donne ou redonne l’habitude de venir découvrir différentes sortes d’écrits.
D’autre part, dans nos actions de formation, dans les animations que nous proposons aux écoles, aux centres de loisirs, nous mettons en avant un certain nombre de principes pédagogiques :
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- aborder les activités de lecture et d’écriture en s’appuyant sur l’importance du jeu : jouer avec les mots, avec le sens d’un texte, écrire en jouant, mettre en place un rallye pour découvrir la presse, inventer un arbre à contes...
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- permettre la rencontre avec l’écrit dans des situations diversifiées : utiliser des situations où l’enfant est destinataire d’écrits, qu’il s’agisse de la lettre reçue des correspondants, de l’information relative aux menus du restaurant scolaire ou de la découverte des décisions prises par le conseil du centre...
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- inscrire les activités proposées dans des projets collectifs : la qualité de la rencontre avec l’écrit et des apprentissages que cela suppose est directement liée à la qualité des rencontres que la vie du groupe permet.
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- savoir éveiller la curiosité par la mise en place de situations motivantes : rencontrer un auteur, un illustrateur, un journaliste ; réaliser un journal mural, une émission de radio...
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- créer les conditions permettant de valoriser les productions réalisées : mettre en place une exposition, reprendre des extraits du journal de classe dans le magazine municipal...
| Il s’agit bien dans ces différentes propositions de prolonger le rôle de l’école en utilisant des apprentissages dans des situations liées à la vie d’un groupe. Il s’agit parfois aussi de réconcilier l’enfant avec la lecture. Il s’agit, dans tous les cas, de permettre à tous les enfants de maîtriser la relation à l’écrit en la considérant comme un moyen irremplaçable de construire son information et de donner à chacun la possibilité, selon Alfred Sauvy, d’exercer pleinement sa citoyenneté : « Un homme informé est un citoyen, un homme mal informé est un sujet. »
Interview réalisée pour le site BienLire. Mise en ligne en septembre 2006.
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