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J'enseigne au CP et je doute...


  
Maîtresse de CP depuis 10 ans, je vis chaque année l'apprentissage de la lecture comme une formidable mais très stressante aventure. Je suis en milieu rural avec un taux d'enfants en difficulté parfois important et j'enseigne dans le cadre d'une classe à double niveau (GS-CP) qui bénéficie pleinement de cette situation.

Je souffre d'un complexe quasi obsessionnel : la peur d'être une mauvaise maîtresse car chaque année une partie de mes élèves ne maîtrise pas la lecture comme je le voudrais (ce nombre est variable, par exemple cette année sur 12 : 2 encore non lecteurs et 2 lecteurs disons en construction). J'ai beau savoir que le CE1 est là pour poursuivre l’apprentissage, je n'accepte pas cette situation et doute…

J'imagine ne pas être la seule, et c'est le sens de mon message. Je trouve que les enseignants de CP ne parlent pas vraiment de leurs « résultats », on est même à la limite du tabou. Je me dis donc : suis-je dans la normale ou incompétente ?

Merci de m'avoir permis de m'exprimer et qui sait, peut être amènerez-vous de l'eau à mon moulin !!!
Laurence Cramaille

Nous travaillons avec de l’humain
Je suis moi aussi très ennuyée par la non-réussite des élèves, mais aussi coupable un peu ! Se culpabiliser souvent, est-ce le lot d'une instit de CP ? En octobre, lorsque l'on reçoit les résultats des évaluations CE2, en avril lorsque l'on compte les réelles difficultés de certains élèves. C'est vrai, tous les ans, un petit pourcentage de non-lecteurs apparaissent dans ma classe et aussi un autre pourcentage un peu plus important de "moyens" lecteurs qui je l'espère vont mûrir pendant l'été (comme les fruits !) et progresser en CE1. Je constate amèrement une certaine non-motivation à l'apprentissage de la lecture, des enfants un peu placés là parce qu'il le faut. Je pense que tu es normale mais il faut faire son métier et bien le faire, mais nous les instits, nous ne travaillons par sur du papier, c'est de l'humain, de la chair et un être en devenir qui sera celui qui fera progresser plus tard notre pays et le monde. Quelle responsabilité !
Marie-Hélène Khafaf
8 octobre 2003

Bonjour,

J'ai lu attentivement vos messages. Je comprends vos inquiétudes, elles prouvent, s'il le fallait encore, que les enseignants sont des personnes qui se remettent en cause en permanence, qui doutent, qui angoissent...
Néanmoins, avant d'aller plus loin dans l'analyse de vos propos, j'aimerais savoir quelles sont les méthodes de lecture qui sont le support des apprentissages, dans vos deux classes?...
Bien à vous
Marcel Pineau
23 octobre 2003

Je suis enseignante en ZEP. J'utilise la méthode Mika comme base, mais je l'ai adaptée à la lecture sur d'autres albums. Cette méthode basée sur la recherche et l'émission d'hypothèses sur les suites des épisodes permet de maintenir une motivation à la découverte. Les élèves-chercheurs sont toujours les mêmes et les élèves-passifs attendent, écoutent et regardent. Que faire pour que tous participent à cette recherche? J'ai mis en place des niveaux de lecture pour les exercices écrits, mais j'envisage d'en faire autant pour la découverte orale du texte. Les élèves non-chercheurs seront peut-être obligés de découvrir, de chercher et non d'écouter la réponse du copain ? Mais c'est vrai que la communication sera pauvre et je me sens épuisée après avoir tiré tout le monde. Faut-il que les enfants passifs soient toujours sollicités par l'adulte ? Où est l'autonomie ?

Marie-Hélène Khafaf
25 octobre 2003

Je suis enseignant spécialisé, j'ai maintenant 31 ans de boutique et j'essaye d'apprendre à lire à des enfants présentant des troubles du langage. Je doute encore... et j'ai tendance à penser que c'est le contraire qui ne serait pas très sain. Non seulement nous travaillons sur ou plutôt avec de l'humain mais quel que soit notre « talent » pédagogique, il est certains domaines que nous ne maîtrisons pas.
Winnicot, quand des parents lui demandaient ce qu'il fallait faire pour être de bons parents, répondit qu'il suffisait d'être des parents suffisamment bons. Je crois que la réponse vaut aussi pour tout éducateur.
Nous n'avons pas vocation d'être des rédempteurs de la souffrance humaine et ne pouvons guère agir sur ce qui nous échappe chez les enfants dont nous avons à connaître. Oui nous avons été formés à nous poser sans cesse la question du : « qu'est-ce qui ne marche pas avec cet enfant et que dois-je faire pour être meilleur ? ». À cette angoissante question, il n'y a quelquefois pas de réponse. L'éducation familiale, la problématique psychique, voire pourquoi pas la structure mentale de l'enfant, nous échappent et nous avons le droit de ne pas avoir de réponse, d'autant plus que nous sommes souvent laissés seuls face à ces interrogations. Ce n'est pas pour cela que nous sommes de mauvais enseignants.
Amitiés.
Didier Porcher
25 novembre 2004

Je viens de me relire et je crains de n'avoir pas été clair sur le problème de la « culpabilité ». Il est vrai que nous ne pouvons pas être tenus pour responsables de ce qui nous échappe mais il existe peut-être des domaines à explorer afin de faire en sorte que le maximum d'enfants s'en sortent du mieux possible.
Le premier est de se souvenir que les enfants ne peuvent en aucun cas être le jouet de querelles d'école à propos de la « bonne » méthode de lecture. Les enfants ne sont pas tous semblables et telle approche convenant à un élève possédant de bonnes capacités de synthèse peut, me semble-t-il, ne pas fonctionner avec un bambin doté de capacités plus analytiques ou dépourvu de tout ou partie de ces deux capacités... Personnellement, tout en travaillant sur les contenus des méthodes actuelles (émission d'hypothèses, méta-cognition, utilisation du contexte, etc.), j'utilise la méthode Borel pour essayer de mettre en place cette combinatoire. Je pense que l'école actuelle (peut-être pas dans les textes, mais au moins dans sa réalité) oublie trop ce travail. Je sais bien que le fait de combiner ne signifie pas que l'on sait lire mais la fréquentation continue des élèves en difficulté depuis de nombreuses années me pousse à émettre cette hypothèse.
Le second est de prendre conscience du fait que beaucoup d'élèves en difficulté d'apprentissage éprouvent des difficultés avec les codes et pas seulement en ce qui concerne les apprentissages. Que pouvons-nous apprendre à des enfants qui ne comprennent pas ce que signifie l'école, pourquoi on y vient, ce qu'on y apprend et ce qu'on y apprend pas ? Peut-être en devenant professeur des écoles (quel horrible mot) avons-nous perdu de vue ce que nous étions avant, à savoir des instituteurs dont la fonction est d'instituer le peuple et la république, c’est-à-dire former des citoyens ; la capacité à occuper un emploi n'étant qu'un des avatars de notre but premier.

Didier Porcher
30 décembre 2004

Je suis enseignante de GS/CP depuis 10 ans. Je fais ma propre « mixture » pédagogique. Mika est un support qui me paraît très intéressant et que j'utilise sans compter, à partir du mois de janvier.
Notre classe s'inscrit régulièrement au prix des Incorruptibles (www.lesincos.com) qui nous propose des sélections de livres. J'utilise Gafi en parallèle, pour que les élèves accèdent à un niveau de décodage plus expert (lors des séquences qui concernent plus précisément le code grapho-phonologique). 
Le travail phonologique (phonèmes, syllabes...) est initié dès la grande section avec des jeux de corbillon, déplacement de syllabes... (atelier BCH qui propose des outils pour matérialiser les phonèmes par des jetons et les syllabes par des cases). Je culpabilise moi aussi, malgré tout ce bel éventail pédagogique, de voir le niveau de lecture atteint en fin de CP. Je m'interroge et je continue de chercher.
Laurence Maingueneau
12 novembre 2006

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