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Un professeur interroge la recherche |
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Depuis un certain nombre d'années, j'utilise avec les élèves en difficulté grave de lecture un système de réapprentissage très particulier. Il consiste à fragmenter les mots, soit en fonction de leur prononciation, soit en fonction d'une difficulté orthographique spécifique (par exemple pour le mot hostile, l'amorce graphique sera host) et à les insérer dans des séries analogiques et synonymiques que j'appelle des « tables de lecture ».
Prenons le thème de la « haine ». Nous aurons animos (ité), rancœ (ur), harg(ne), et une bonne vingtaine d'autres mots appartenant au même champ lexical. Le but est d'automatiser la lecture à partir d'une amorce visuelle, sonore et sémantique tout en enrichissant systématiquement le lexique interne. Bien entendu, j'ai des textes qui réutilisent ces mêmes mots. Ainsi leur étude est à la fois contextualisée (dans les séries et dans les textes), mais en même temps décontextualisée (par exemple dans un récit que les élèves écrivent ou disent et qui doit reprendre ces mêmes termes). Je contourne donc la difficulté des langues irrégulières (la non correspondance graphème/phonème) qui pose des difficultés du point de vue de l'identification du mot et de son orthographe. En une heure avec d'autres exercices spécifiques, il est alors possible de réactiver 500 mots, tous classés dans des catégories qui facilitent leur différenciation et leur association.
Je pense que ces techniques peuvent être très utiles d'une part aux dyslexiques et d'autre part à tous ceux qui accusent un retard de lecture ou une maîtrise insuffisante de la langue.
Ma question est donc la suivante : existe-t-il sur le plan international ou simplement français des études qui portent sur cette idée qu'en fragmentant les mots et en les classant dans des séries dont la parenté de sens est évidente, puis en les faisant lire de plus en plus vite, puis en les faisant dire en rappel libre etc., on peut améliorer le niveau de lecture d'un dyslexique ou d'un normolexique ? Autrement dit, est-ce que des scientifiques se sont penchés sur ce que l'on pourrait appeler « le déchiffrement sémantique » puisque dans ces techniques particulières en somme, la tâche de bas niveau (le déchiffrement) est associée - dans son processus même, l'amorce etc. - à la tâche de haut niveau (la compréhension, avec même la possibilité d'une anticipation conceptuelle qui facilite la mémorisation). Si j'ose dire nous sortons des oppositions canoniques : globale, syllabique, mixte pour concevoir autrement l'apprentissage continué de la lecture.
Qu'en pensez-vous ? Merci. Cordialement.
François Bourdil
6 février 2004
Puis-je vous demander votre profession ? Et si vous êtes enseignant, le niveau de classe où vous exercez ?
Claire Boniface, site BienLire
6 février 2004
Je suis agrégé de Lettres modernes et j’enseigne dans un lycée technique à dominante industrielle (lycée technique Malraux à Béthune) après avoir connu des collèges et notamment de Zup. J’ai donc l’expérience des classes à « regroupement pédagogique », « à profil » (peu importe la dénomination) et même des ex-CPPN.
Actuellement j’utilise ces techniques et procédures en aide individualisée de seconde avec des élèves accusant un assez grand retard en maîtrise de la langue, parfois même dyslexiques avérés ayant connu des séances d’orthophonie.
Moi-même j’ai eu la malchance ou la chance (?) d’éprouver des difficultés durables dans l’acquisition de la lecture. C’est la raison pour laquelle depuis l’âge de 12 ans (32 fautes par page, lecture orale peu compréhensible tout en ayant le sentiment de réussir, redoublement etc.), j’ai compensé voire surcompensé ce handicap et par tâtonnements successifs, je suis parvenu à élaborer un système cohérent et, me semble-t-il, reproductible et transmissible. Parfois même d’ailleurs sans le vouloir : un de mes élèves qui n’assiste même pas au cours d’aide (il a en projet de suivre une S et préfère les maths) a néanmoins, aux dires de sa mère, utilisé mes fiches en classe de quatrième par l’intermédiaire de sa sœur qui était en seconde à cette époque. Le cas est intéressant car il s’agit, toujours selon sa mère, d’un dysphasique dont le handicap sera peut-être même pris en compte pour la passation du bac (il a du moins déposé un dossier) mais qui du point de vue de l’orthographe d’usage a atteint un niveau convenable. On ne soupçonnerait pas à lire ce parcours difficile.
Donc, ce que je voudrais savoir c’est :
1- Quelqu’un a-t-il utilisé ce système des tables de lecture avant moi (je le rappelle : mots fragmentés et insérés dans des séries ayant une parenté de sens, utilisés dans des textes spécifiques etc.)
2- Si oui. Quels sont les résultats de ces recherches ?
3- Si non. Quel organisme peut tester ce genre de méthode ?
Dans mon académie, une étudiante en orthophonie a pris pour sujet de mémoire l’évaluation de cette méthode avec un protocole scientifique. Mais il me semble que le système concerne quiconque doit apprendre ou perfectionner sa lecture même si, bien sûr, il a été élaboré à l’origine pour compenser des difficultés. Je ne suis pas un chercheur au sens strict du terme, je suis avant tout un praticien. Je n’ai donc pas les compétences requises pour élaborer des batteries de test d’entrée, de sortie informatisées ou non. La seule chose que je puisse faire, c’est de donner sous forme de CD : trois recueils de textes et d’exercices à destination de l’école primaire (60 pages), du collège (60 pages) et du lycée (60 pages) et le lexique méthodique (110 pages 5 super catégories, 50 catégories constituées le plus souvent de couples antonymiques) lui-même et indiquer la dizaine d’exercices standards. Mais à la limite n’importe qui peut élaborer sur les mêmes bases de travail ses propres supports.
En conclusion, l’illettrisme, la dyslexie, les retards de lecture divers sont si invalidants et causent de tant de souffrances, parfois de tant de violences qu’il ne me paraît pas inutile d’explorer des voies nouvelles de recherche sauf si évidemment…elles ne sont pas nouvelles !
Cordialement.
François Bourdil
7 février 2004
Votre question est complexe et suscite de nombreuses réflexions, en particulier sur le lien entre recherche cognitive et application didactique. Ma réponse reste donc assez partielle.
Le lexique n’est pas organisé de façon aléatoire et son activation peut être facilitée par différents aspects.
Des recherches montrent qu'il y a des effets d'amorçage observés entre des mots morphologiquement liés : lien sémantique ET orthographique comme enfant, enfantin, enfantillage... Par exemple, si on propose une tâche de décision lexicale sur le mot enfant (est-ce que c'est un vrai mot de la langue française ?), les sujets répondront plus vite si ce mot est précédé du mot enfantin plutôt que d'un mot sans lien morphologique (enfourné), même s’ils se ressemblent visuellement).
Par ailleurs, il y aurait aussi des effets de fréquence qui entrent en jeu. Par exemple puriste (fréquence basse) amorce mieux le mot pur que pureté (fréquence haute) à cause d'effet d'inhibition engendré par les mots morphologiquement de haute fréquence au sein d'une famille morphologique. Autrement dit un mot peu fréquent (puriste) et dont la forme est proche d’un mot fréquent (pur) faciliterait sa récupération en mémoire.
Aucune étude (à notre connaissance) n'a mis en évidence un effet de la rapidité de lecture sur l’apprentissage de la lecture des personnes dyslexiques.
La référence bibliographique que je peux vous indiquer serait peut-être Pascale Colé, professeure à l'université de Grenoble qui s'intéresse à la dyslexie et à la morphologie.
Votre dispositif s’avère ainsi très intéressant dans la mesure où il tente de donner une organisation au lexique interne de l’enfant dyslexique et de lui donner des outils permettant de faciliter sa récupération.
Ainsi, à travers l’étude de l’organisation du lexique mental des enfants et en particulier des enfants dyslexiques (dont on pourrait faire l’hypothèse d’une organisation spécifique par rapport à des lecteurs experts), votre dispositif pédagogique pourrait certainement être perfectionné et faire l’objet de recherche (étudiants de psychologie cognitive par exemple).
Dans tous les cas, je ne peux que vous encourager dans cette voie qui, quel que soit le degré de perfection scientifique, semble permettre à vos élèves de progresser.
Cordialement.
Anne-Lise Bouchut
membre du laboratoire psyEF (Psychologie cognitive de l’éducation et de la formation)
à l’université de Lyon 2
et doctorante en psychologie cognitive
11 février 2004
Note de l'équipe du site : Pascale Colé est co-auteur d'un article sur le site qui figure à l'adresse suivante
http://www.bienlire.education.fr/04-media/a-contribution.asp
Mon enfant de 14 ans est dysphasique et veut apprendre à lire
Les deux messages suivants sont arrivés sur le site le même jour.
Bonjour,
Je suis maman d'un enfant dysphasique de 14 ans, non lecteur. Mon fils souffre énormément de ne pas savoir lire. Jusqu'à présent, cela ne lui a pas posé de problème… mais aujourd'hui, je le retrouve essayant de lire des livres qu'il a depuis des années dans sa chambre, sans qu'il ait eu envie de les lire auparavant. Je suis persuadée qu'il faut l'aider de façon urgente maintenant, car il est très motivé en ce moment, et il faut saisir l'occasion tout de suite... mais comment faire ? Comment puis-je l'aider ? Les méthodes de lecture syllabique, globale, Borel Maisonny, tout cela a donné de faibles résultats.
POUVEZ-VOUS ME DIRE CE QUE JE DOIS FAIRE ? VITE... il déprime très fort.
Merci de votre aide.
Sarah Rasse
13 mai 2004
Bonjour,
Ayant un enfant dysphasique sévère de 14 ans non lecteur, je serais très intéressée que Monsieur François Bourdil accepte de me communiquer ses fiches de travail, et sa méthode !! Cela fait 10 ans que nous sommes demandeurs d'un tel outil, et aujourd'hui mon fils aussi est demandeur, j'aimerais lui donner la possibilité d'apprendre à lire, car aujourd'hui, cela lui pèse énormément.
Merci.
Sarah Rasse
13 mai 2004
Bonjour !
Je comprends très bien vos difficultés et je suppose que vous avez consulté des spécialistes (médecins et orthophonistes). Je ne suis ni l’un ni l’autre et je n’ai aucune qualité pour prétendre résoudre des problèmes aussi complexes. Je ne connais rien à la dysphasie. La seule chose dont j’ai l’expérience, c’est un certain nombre d’élèves en difficulté de lecture qui semblent s’améliorer avec des techniques particulières. J’ai pris contact avec le site BienLire pour deux raisons :
1/ savoir s’il y avait déjà eu des recherches pour confirmer ou infirmer ce que je dis ;
2/ donner des documents, des procédures à des spécialistes qui jugeraient intéressante cette voie d’expérimentation.
Il semble bien que pour le premier point, il n’y ait pas eu d’étude. Quant au second, il reste toujours en suspens. Ces techniques vont sans doute donner lieu à une première expérimentation dans le courant de l’année 2005 avec un protocole scientifique. Donc, je ne sais toujours pas si j’ai raison ou tort et je ne voudrais pas faire perdre du temps et de l’énergie à des parents dont je mesure bien la détresse. Je n’ai évidemment pas le droit de faire naître de faux espoirs. D’autre part, des techniques peuvent convenir à des dyslexies moyennes ou faibles et nécessiter une adaptation pour des cas plus sévères. Néanmoins, si j’étais parent d’un enfant en difficulté de lecture et que toutes les méthodes dont vous parlez – correctement exécutées et dans un laps de temps suffisant – aient échouées, voilà ce que je ferais :
1/ Je trouverais avec mon fils un centre d’intérêt principal (sport, voiture, histoire, un film, un livre, ses propres souvenirs, impressions, etc.) et à partir de là je bâtirais sous sa dictée, à l’ordinateur, une histoire, un compte rendu que nous compléterions tous les jours. Au fil de ce texte (toujours à l’oral et par séquences très courtes), je lui proposerais des exercices de reconnaissance des mots (« Dans la première phrase que nous avons écrite, il y a un mot qui veut dire… lequel ? Dans la seconde, etc.) Ensuite, toujours à l’oral, nous classerions ces mots selon leur sens ou la grande famille à laquelle ils appartiennent (par exemple les véhicules, les sentiments, le corps, la ville, les objets).
2/ Au bout d’un certain temps, nous aurions ainsi des dizaines de mots. Avec eux je constituerais des tables de lecture (on supprime la fin, mais l’enfant doit se souvenir à l’oral de la totalité du mot).
3/ Je lirais et relirais ces séries jusqu’à les automatiser et à constituer un lexique interne (que je pourrais même afficher).
4/ Je passerais à la lecture d’un paragraphe d’auteur (par exemple : Le petit Prince, une nouvelle de Maupassant, etc.) en effectuant le même travail ou encore j’utiliserais des sketches de Palmade, Muriel Robin etc., que je montrerais en DVD, ferais jouer, transcrirais à l’ordinateur etc., de manière à AUTOMATISER la reconnaissance des mots à l’oral comme à l’écrit et seulement en fin de parcours (ou bien avant si l’enfant en a envie), nous passerions à une phase écrite.
L’idée est donc simple :
- partir de l’imaginaire de l’enfant ;
- relier la forme du mot à son sens ;
- l’associer à d’autres voisins et créer des connexions ;
- fragmenter les mots et les lire en table à partir d’une amorce graphique (ce n’est donc pas une méthode globale) ;
- les réutiliser dans des productions, les retrouver (lire, c’est relire), etc. ;
- s’occuper en premier lieu de l’orthographe d’usage (elle seule permet la reconnaissance efficace du mot et porte le concept ; l’orthographe grammaticale est plus complexe car elle exige une réflexion sur la langue, un détachement qui ne va pas de soi et des exercices systématiques qui deviennent incompréhensibles et intolérables si l’on ne possède pas déjà un vocabulaire de base suffisant.
J’espère vous avoir été utile.
Cordialement.
François Bourdil
20 mai 2004
PS : Il existe des dictionnaires analogiques (en livre de poche) qui vous permettent d’avoir des synonymes et mots apparentés par le sens. Il est possible de les enregistrer et de les écouter régulièrement (même en faisant autre chose) puis d’essayer de repérer l’un d’entre eux dans une liste précise puis un autre etc., les fragmenter même comme je l’ai dit (exemple : vous avez 2 dictionnaires l’un fragmenté l’autre pas, la correction est donc immédiate). Si votre fils arrive à aimer les mots – et plus il en connaîtra et plus il les aimera – plus il se rendra compte aussi qu’il est beaucoup plus intelligent que ces quelques signes arbitraires et peut-être qu’il parviendra alors à les traiter comme des objets usuels, sans aucune appréhension. Autre conséquence : plus il connaîtra de mots au sens varié, plus sa compréhension sera facilitée. Mais je le répète : je ne suis ni médecin ni orthophoniste ni même chercheur
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