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Témoignage professionnel et pistes de recherche |
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Bonjour,
Après une longue hésitation, je me décide enfin à vous faire part de mon témoignage professionnel et des questions que mon travail et mes recherches ont soulevées.
Je suis orthophoniste depuis plus de 20 ans. J'ai accompagné de nombreux enfants en difficulté d'apprentissage de l'écrit. J'ai également suivi les nombreuses réformes et remises en question des programmes de l'institution scolaire et des méthodes d'apprentissage. Je passe sur les querelles de chapelle et les règlements de compte qui ne font, encore aujourd'hui, que freiner l'évolution de la réflexion et la polarise sur certains sujets particulièrement médiatiques et médiatisés. Aucun intérêt !
Il y a peu, j'ai suivi une formation (le Diplôme Supérieur en Travail Social) conclue par la soutenance d'un mémoire de recherche intitulé : « La maîtrise de l'écrit : lien social, matière scolaire, pratique personnelle ? Étude des représentations d'une nouvelle norme sociale. »
Pourquoi un tel sujet ? Parce que je recevais en « rééducation » de plus en plus d'adolescents qui, après une scolarité complète à l'école primaire, ne pouvaient pas répondre aux questions suivantes : « Pourquoi apprend-on à lire ? Lire, ça sert à quoi ? ».
J'ai pu constater que, après avoir accompagné ses ados dans l'élaboration d'une réponse à ses questions, l'apprentissage de l'écrit démarrait et que ses jeunes en échec apprenaient très vite. La méthode, le « comment ? » importait peu, pourvu que l'on sache « pourquoi ? ».
De là ont commencé ma réflexion et ma recherche. Je me suis intéressé, d'un point de vue historique, au rapport de la société avec l'écrit. Je ne reprendrai pas ici l'évolution de ce rapport depuis le 16e siècle jusqu'à nos jours. Quelques mots seulement. On constate que le lien qui unissait la promotion sociale à la maîtrise de l'écrit s'est effiloché depuis le milieu du 20e siècle avec la crise économique des années 1970. L'image, la représentation de l'écrit et l'importance de sa maîtrise en ont pâti. Au même moment, le développement d'autres supports culturels a fait disparaître le monopole de l'écrit, a réduit considérablement sa visibilité et a masqué l'importance de sa fonction sociale.
Parallèlement, l'exigence de la société vis-à-vis de la maîtrise de l'écrit n'a cessé de croître. La loi de 1998 relative à la lutte contre les exclusions ne présente-t-elle pas de façon explicite la non maîtrise de l'écrit comme un facteur d'exclusion sociale. La maîtrise de l'écrit est donc passée du statut d'ascenseur social à celui d'intégrateur social. Pour la première fois, l'illettré est considéré comme un exclu !
Dans mon travail de recherche, j'ai donc tenté de vérifier le décalage entre le rapport individuel à l'écrit et le rapport sociétal à l'écrit, de « mesurer » la conscience de la fonction sociale de l'écrit chez les apprenants. En effet, les actions de lutte contre l'échec scolaire, contre l'illettrisme, sont basées sur l'idée que ce décalage n'existe pas, que tout le monde (petits et grands) est persuadé de l'utilité de la maîtrise de l'écrit. Il suffirait donc d'améliorer les méthodes d'apprentissage et compenser les difficultés sociales et/ou économiques pour réduire les échecs.
Ma recherche s'est intéressée à des élèves de 3e d'un collège du centre ville de Marseille. Il est impossible de donner en quelques lignes le résumé d'un travail de plusieurs mois. Cependant, les résultats (avec toute la prudence nécessaire à tout travail de recherche) semblent montrer que, pour ces adolescents, lire et écrire sont des activités liées d'abord à la scolarité. La notion de lien social et d'intégration apparaît peu ! Le décalage existerait bien.
En conclusion à ce message, je suis convaincu que d'autres pistes de recherche doivent être envisagées dans la problématique posée par l'illettrisme. Ce n'est pas parce qu'on apprend à lire et à écrire à l'école que l'illettrisme (et en particulier sa prévention) doit être considéré comme un problème limité au cadre scolaire. Un regard complémentaire est indispensable pour apporter des réponses utiles à un problème lié à l'évolution de la société. Continuer de travailler sur le « comment apprendre à lire et à écrire ? » est indispensable. Mais ce sera d'autant plus efficace si on savait répondre à la question que se posent tous les apprenants « Pourquoi apprendre à lire et à écrire ? ».
Bien entendu, cette hypothèse pose bien d'autres questions.
Qu'en pensez-vous ?
Avec mes remerciements pour la possibilité que vous offrez à chacun de s'exprimer.
Pierre Etchepare, orthophoniste
6 juillet 2005
Quelle(s) piste(s) de recherche proposeriez-vous ou souhaiteriez-vous voir proposé concernant la prévention de l'illettrisme ?
Michel Peltier (chargé de mission CNDP)
Bonjour,
Désolé pour cette réponse tardive à votre communication en réponse à mon témoignage. Merci de l'attention que vous y avez portée.
L'apprentissage de l'écrit pose 2 questions. La question du « comment apprendre ? » et la question du « pourquoi apprendre ? ». La quasi-totalité des efforts s'est concentrée sur la première question, depuis les premières échelles de Binet et Simon au début du 20e siècle jusqu'au dernier livret relatif au dépistage et à la résolution des difficultés des élèves du CP. Cet effort doit être maintenu. Mais si la problématique de l'illettrisme n'a pas été résolue pour autant, il paraît nécessaire de l'aborder par d'autres angles complémentaires.
Ainsi la seconde question a été complètement occultée car la réponse paraît évidente à tous. Elle l'était sans doute, pour les apprenants jusqu'à la fin des Trente Glorieuses. Elle ne l'est plus aujourd'hui pour les nouvelles générations d'apprenants.
Il y a eu une évolution de la représentation sociale de la maîtrise de l'écrit. Cette notion de représentation sociale de l'écrit a été évoquée par certains auteurs mais cette piste n'a pas été sérieusement développée, à ma connaissance.
Concrètement, de quoi s'agit-il ? L'écrit n'est pas un apprentissage comme un autre. Il a une fonction sociale. C'est-à-dire que le niveau de maîtrise de l'écrit d'un sujet va conditionner son degré d'insertion sociale. Si je suis nul en arithmétique, en science ou en histoire, j'arriverai à m'insérer dans la société. Si je ne maîtrise pas l'écrit, je serai exclu de la société (la loi de 1998 sur la lutte contre les exclusions est claire à ce sujet).
La piste de recherche qui me paraît intéressante d'ouvrir est d'étudier la persistance de l'illettrisme comme la conséquence (mais ce n'est pas la seule cause) de l'inadéquation entre le rapport sociétal à l'écrit et le rapport individuel à l'écrit.
Si, moi apprenant, je perçois qu'apprendre à faire du vélo va m'apporter du plaisir, de l'autonomie et va me permettre d'aller me balader comme le font tous ceux que je vois faire du vélo, alors je vais vite apprendre parce que j'aurais compris à quoi ça sert d'apprendre à faire du vélo.
Jusqu'à la fin des Trente Glorieuses, l'adéquation était parfaite (en caricaturant) : la société promettait une meilleure position à ceux qui maîtrisaient l'écrit et tenait ses promesses. De plus, le quasi-monopole de l'écrit comme support culturel était très favorable.
Après, le message a été beaucoup moins clair et, actuellement, il y a une société dont le degré d'exigence vis-à-vis de l'écrit ne cesse de croître mais une visibilité de cette exigence qui est quasi-inexistante. De plus, le contexte est très différent puisque l'écrit a perdu son monopole.
Ce qu'il est important de retrouver, ce sont les raisons d'apprendre à lire et à écrire. Et c'est là-dessus qu'un travail de communication est à faire.
Dans mes modestes recherches, les collégiens de 3e associent majoritairement l'écriture à une activité scolaire ! Les notions de communication, d'expression, d'échanges arrivent bien après ! Ils écrivent et lisent pour le collège. Très peu associent ces activités à leur insertion sociale et professionnelle, préoccupations, par ailleurs, très présentes chez eux.
Un autre point de réflexion (et d'humeur) à propos de l'illettrisme et de la place de l'illettré dans les sociétés modernes, en 4 étapes :
1) Il y a environ 150 ans, la grande majorité de la population française ne maîtrisait pas l'écrit. Pour autant, chacun trouvait sa place dans la société.
2) Fin 19e-début 20e siècle, la maîtrise de l'écrit devient un fantastique facteur d'ascension sociale.
3) Crise économique des années 1970, le niveau de maîtrise de l'écrit est un facteur de sélection pour la reconversion des ouvriers licenciés.
4) En 1998, la loi de lutte contre les exclusions, en décrivant les situations de risque, désigne explicitement les situations d'illettrisme comme cause d'exclusion sociale. Quel progrès !
En résumé et en pratique : il paraît nécessaire de développer la recherche sur l'évolution de la fonction sociale de l'écrit, sur la façon dont se construisent les représentations de l'écrit chez les apprenants et enfin sur les relations étroites qui doivent exister entre ces représentations et le rapport que la société noue avec ce qui est un de ces fondements, l'écrit.
Sur le terrain, et dès le plus jeune âge, privilégier les PRATIQUES de l'écrit et ne pas confondre pratiques avec préapprentissage précoce.
J'ai bien essayé d'être court mais je crains d'avoir un peu débordé. J'espère avoir répondu à votre attente. Si ce n'est pas le cas, n'hésitez pas à me relancer.
Salutations.
Pierre Etchepare, Marseille
2 septembre 2005
Bonjour Monsieur,
Étudiante en lettres à l'université de Rennes, j'ai eu une intuition similaire à la vôtre concernant la maîtrise de l'écrit. J'envisage d'ailleurs de faire porter mon mémoire de Master sur ce sujet. Aussi aimerais-je savoir s'il y aurait la possibilité de consulter vos travaux sur l'illettrisme, qui pourraient m'être d'une utilité précieuse pour mes recherches.
Je vous remercie d'avance pour votre coopération.
Marion Maudry
17 octobre 2005
À l'intention de Melle Marion Maudry,
Bonjour,
Mon mémoire de recherche (2004) devait être consultable sur le site du cedias (musée social) prochainement mais je ne sais pas à quelle date précisément.
Cependant, je pourrais essayer de répondre à vos questions. N'hésitez pas à me les poser par e-mail : orthophoniste@valbrise.asso.fr.
Salutations.
Pierre Etchepare, orthophoniste (Marseille)
7 novembre 2005
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