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Réaction sur le Livret Lire au CP
 



Ce texte a été envoyé par Didier Jonchière, enseignant à l’école Jules Ferry à Cébazat (Puy-de-Dôme) pour réagir au livret Lire au CP mis en ligne sur Eduscol.
Fort de 8 années d’expérience à l’école maternelle et 14 ans au CP, il s’appuie sur l’ouvrage de l’ONL Apprendre à lire, sur les programmes et réagit minutieusement au livret, en insistant sur la notion de conscience phonémique.

Ma présente analyse porte en priorité sur ce qui m’apparaît comme d’évidentes insuffisances en ce qui concerne l’appropriation des composantes sonores du langage. Insuffisances qui sont en partie le fait de l’équipe responsable du texte mais qui proviennent surtout du fait que toutes les mesures proposées sont conditionnées par la formulation 2002 des compétences exigibles en matière de « réalités sonores du langage », à ne pas confondre avec le « premier apprentissage des réalités phonologiques », pour lequel le phonème (étranger !) a, lui, voix au chapitre….

Avant de commencer, je dois cependant évoquer deux faits très importants qui justifient ma perspective critique. D’une part la mise en place des cycles d’enseignement et le contenu du livret des cycles à l’école primaire en mai 1991 (avec sa réitération dans la publication des programmes de juin 1995) et d’autre part la publication en avril 1998, aux éditions Odile Jacob, d’un ouvrage pour moi capital dans la connaissance et la didactique de l’apprentissage de la lecture : Apprendre à lire ( 1 ) qui a formalisé et confirmé la plupart de mes recherches personnelles en phonétique.
J’ai bien lu l’article de Jean-Emile Emile Gombert sur la lecture ( 2 ) et je comprends mieux à présent le pourquoi du recentrage des compétences en phonétique sur la « manipulation syllabique » et les répercussions de ces modifications sur l’organisation des tâches et remédiations proposées dans le livret Lire au CP. Pour autant, je maintiens que seule l’introduction d’un matériel didactique fondé sur la représentation des phonèmes ( 3 ) peut venir à bout de certaines difficultés des élèves dans le domaine de la (micro) lecture.

J’entends profiter de l’occasion qui m’est donnée ici pour le démontrer tout en faisant une analyse au fil du texte du livret Lire au CP.




Apprendre à lire

La préface du livret Lire au CP

L’introduction et la section "Prévenir les difficultés d’apprentissage"

"Analyses et pistes de travail" et tableaux de synthèse "à l’entrée et au milieu du cours préparatoire"
- Le tableau de synthèse "à l’entrée au cours préparatoire"
- Le tableau de synthèse "au milieu du cours préparatoire"

Les fiches elles-mêmes…
- Fiches A: "Comprendre"
- Fiches B: "Établir des correspondances entre l’oral et l’écrit"
- Fiches C: "Identifier des composantes sonores du langage"




Apprendre à lire

Je fais ici référence au texte apparemment fondateur de Jean-Emile Gombert sur la lecture, puisqu’il y présente des recherches qui ont sans doute influencé la formulation actuelle des dites compétences.
La conscience des phonèmes serait donc une conséquence de la capacité à analyser la syllabe qui pourrait être considérée comme le pré-requis indispensable à la réussite en lecture…
Le problème est que les expériences qui ont permis d’établir ce résultat sont basées sur la corrélation positive entre la réussite postérieure des enfants dans leur apprentissage et cette capacité évaluée préalablement. Mais nous ne disposons pas de résultats pédagogiques expérimentaux qui démontreraient que l’entraînement préventif de cette capacité chez les enfants ne la maîtrisant pas constitue bien la remédiation majeure à leurs difficultés en lecture (et donc à la prévention de l’illettrisme).

Tout ce qui a été démontré ( 4 ), c’est que la compétence en « fission syllabique » est révélatrice d’une capacité à « prendre conscience des phonèmes » : « Il est possible que les enfants qui sont prêts à la prise de conscience des phonèmes soient ceux qui sont déjà capables de concevoir l’existence d’unités à l’intérieur des syllabes » et encore « la capacité à analyser la syllabe […] est le pré-requis métaphonologique de l’apprentissage de la lecture, alors que la conscience des phonèmes en est une conséquence ».

La logique voudrait donc que l’incitation (par le biais des instructions officielles) à étendre chez tous les enfants cette compétence syllabique, traite préventivement les difficultés des plus faibles à entrer dans la conscience phonémique ( 5 ). Mais disposons-nous d’expérimentations comportant des classes témoins françaises où certaines auraient été entraînées et d’autres non, avec les analyses statistiques correspondantes ? Je serais très intéressé par la communication de ces données si elles existent. Si oui, pourquoi ne pas en faire état dans la nomenclature des épreuves en annexe ?
Et même si cette conscience « phonosyllabique » est la seule exigible pour la fin de grande section, activée dans le cadre de jeux toujours oraux ( 6 ), le travail qui est proposé pour la développer ne permet pas ni de diagnostiquer, ni de remédier au déficit éventuel en capacité de fusion phonémique.
Or, c’est bien cette compétence-là en définitive qui va permettre ou non (si elle est défaillante) de rendre opérationnelles toutes celles qui entrent en jeu dans l’activité de décodage ( 7 ). Et de cette compétence-là, il n’est nullement question tout au long du livret-guide. Pourtant, la conscience phonémique ne saurait suffire à en compenser les déficits très fréquents chez les enfants qui sont censés être la raison d’exister de ce document.




La préface du livret Lire au CP

Les nouveaux programmes « font une large place à la lecture […]. Dans cette perspective une place essentielle est faite à la littérature de jeunesse. »
Certes la lecture y prend de l’importance mais ce n’est pas tant la quantité de livres à lire qui présente un intérêt que la MOTIVATION qui doit sous-tendre l’acte le lecture : « lire pour lire » peut détourner durablement de la lecture !
Il faut donc concevoir l’apprentissage non plus à travers une succession de textes à lire « en zappant la page » ( 8 ) dans le but d’y apporter des réponses dont la pertinence peut ensuite faire l’objet d’une mise au point collective.
En ce sens, les indications des nouveaux programmes sont pour le moins insuffisantes : les lectures littéraires doivent être « organisées en parcours qui permettent de retrouver un personnage, un thème, un genre, un auteur, un illustrateur… » ( 9 ). En effet, ce type de recherche ne contraint pas à s’interroger sur la pertinence du fragment de sens sélectionné, puisque c’est de « l’identique », du « familier », qui est chaque fois chassé, or ce qui engendre la réflexion, l’activité « intelligente » au sens propre, ce n’est pas cette pseudo-réussite de la reconnaissance minimale, c’est l’analyse de l’écart, de la diversité textuelle au regard d’une unité axiale de lecture. Là, il y a de l’aventure, une prise de risque, du plaisir à la mesure de la surprise procurée par la découverte du « nouveau ». On peut dévorer des bibliothèques entières… à condition d’avoir la conviction qu’il s’y cache un trésor ! C’est une stratégie du PROJET DE LECTURE qui devrait être mise en œuvre dès le CP.

« Pour éviter que ne s’installent des retards insurmontables et pour ouvrir à tous les enfants l’accès à une lecture autonome, c’est tôt, très tôt, qu’il faut intervenir […] un meilleur repérage des compétences décisives autour desquelles doivent s’organiser les apprentissages reste nécessaire. »
Rien de plus juste que ces propositions ! Mon seul souci est que, bien que vous reconnaissiez implicitement qu’il faut intervenir dès l’école maternelle, les repérages que vous proposez, concernant par exemple l’identification des composantes sonores du langage, domaine capital pour mettre les enfants en situation d’égalité des chances avant l’entrée au CP (et c’est bien sur la langue orale que l’école maternelle peut travailler avec le plus de profit !) ne sont sensés intervenir qu’au début du CP, et encore, pour la compétence vitale de la conscience phonémique et le problème des confusions de sons, il ne faudrait commencer à proposer des remédiations qu’à partir du milieu de l’année ! Comment voulez-vous que les élèves « en difficulté » puissent s’en sortir dans ces conditions, alors que ce dont ils ont le plus besoin (avec un enseignement adapté à leurs capacités) c’est de temps d’assimilation ? Mais il est vrai qu’au moins, le calendrier des compétences est en accord précis avec les exigences formulées par les nouveaux programmes !…
Ce qui démontre implicitement que la pertinence de ces programmes 2002, dans leur redéfinition des textes de 1995, serait pour le moins à revoir et que le plan de prévention, pourtant si rénovateur, ne pourra pas fonctionner efficacement. Ce n’est pas en fait ce livret-guide qui est à amender, mais d’abord le texte de ces nouvelles instructions officielles, que vous semblez confirmer pourtant dans leur légitimité…mettant peut-être un peu trop vite celles de 1995 au panier (compétences dans le domaine de la langue).




L’introduction et la section « Prévenir les difficultés d’apprentissage »

« Il incombe néanmoins à l’ensemble des maîtres du cycle d’établir une progression qui donne de la cohérence à ses différentes phases »…
« Ce document a aussi vocation à nourrir le travail des conseils de cycle, notamment le dialogue entre les maîtres de grande section maternelle et de CP »
« Recourir à des tâches déjà connues, notamment celles de grande section de maternelle, peut être particulièrement intéressant »
Je trouve singulier que dans le cadre d’un plan volontariste de « sauvetage » en « urgence » des enfants promis à l’illettrisme, on s’en remette encore une fois au bon vouloir des collègues de maternelle, tout en chargeant ceux du cours préparatoire d’une « négociation », dont l’issue est évidemment hypothéquée par les nouvelles compétences restrictives de fin de grande section (domaine de la langue)…

Cela me rappelle qu’un semblable « excès de prudence » affecte aussi la rédaction des programmes 2002 : ce n’est que dans le livret destiné aux enseignants de l’école élémentaire qu’on peut lire (page 65) qu’il faut « particulièrement pendant la dernière année de l’école maternelle […] entendre et distinguer les différents sons de la langue française (phonèmes) », alors que dans le livret destiné à l’école maternelle, AUCUNE COMPÉTENCE POUR LA FIN DE LA MATERNELLE N’EXIGE UNE TELLE ACTIVITÉ ! ( 10 ) Ce type d’ambiguïté ne peut que rendre plus difficile le dialogue entre les deux écoles… (déjà le choix de publier séparément maternelle et élémentaire en dit long sur la résistance des mentalités vis-à-vis des cycles !). Chacun alors y allant de son « petit livre blanc » en conseil de cycle… La seule chance du plan était de pouvoir proposer des mesures fortes pour la grande section, en cohérence avec la suite du cycle c’est-à-dire le CP et le CE1, or il n’en est rien… Il faut savoir que très peu de collègues de maternelle peuvent avoir vraiment conscience (même si elles détectent bien les cas à suivre tout particulièrement) des difficultés au jour le jour des enfants « illettrables » et à ce titre agir préventivement de façon précise, sur le futur de leur apprentissage.
Au lieu de cela, le CP hérite encore une fois d’une charge supplémentaire de tâches et l’école maternelle est exemptée de travail sur les phonèmes (exception faite des phonèmes étrangers bien entendu) n’ayant plus qu’à développer cette compétence de « fission syllabique » qui va permettre de « découvrir le phonème » sans vraiment y toucher, grâce à une perception « par défaut ». Alors que ce dont les enfants « en difficulté » ont besoin, c’est au contraire d’une capacité de FUSION phonémique.
Je ne vois pas comment ils pourront « s’en sortir » mieux qu’à présent, avec un plan qui ne remet pas en question de pareilles directives.




"Analyses et pistes de travail" et tableaux de synthèse "à l’entrée et au milieu du cours préparatoire"

« Cela ne veut pas dire que l’apprentissage de lecture doive attendre que l’élève « mûrisse », mais plutôt qu’il faut savoir où en est chaque enfant pour le stimuler à bon escient ».
Même si ce genre de précision s’adresse a priori aux enseignants novices, je considère qu’elle est sans fondement pour l’ensemble des maîtres de CP. Je ne vois pas comment nous pourrions être tentés de différer l’entrée dans les apprentissages d’un élève en difficulté, car c’est justement vers celui-là que se porte stratégiquement notre volonté de lui faciliter avec le moins de retard possible, l’accès à la lecture, par des moyens appropriés bien sûr. Par contre, cette nécessité n’est pas ressentie comme une évidence (loin s’en faut !) par nos collègues de grande section, qui repoussent parfois cette entrée en prétextant justement que les plus faibles « ne sont pas mûrs pour les apprentissages », alors que c’est pour eux qu’il faudrait mettre en place dès le début de l’année des activités de remédiation dans la classe, au lieu de les remettre épisodiquement au RASED.
Ce type de considération devrait donc plutôt se trouver dans un livret rédigé à l’intention de l’école maternelle…Mais la tonalité générale du projet semble bien à la charge du CP (une fois de plus) alors qu’il serait sans aucun doute plus judicieux de répartir explicitement les tâches dans une progression logique entre les deux niveaux. Et les « rendez-vous d’évaluation » auxquels nous sommes conviés devraient également s’imposer au moins à la grande section, car je pense qu’attendre le début du CP pour « s’alarmer » ( 11 ) d’un défaut de compétence, est déjà trop tard.

« Ces fiches ne sauraient signaler toutes les compétences à construire, toutes les difficultés potentielles ». Certes, mais n’est-il pas remarquable qu’elles ne prennent pas en compte LA CAPACITÉ DE FUSION PHONÉMIQUE, alors que celle-ci est indispensable à l’activité fondamentale du décodage ou « déchiffrage » ? Voilà pourtant bien une de ces « compétences décisives à évaluer » dès la maternelle…
Si on veut bien accorder encore un peu d’intérêt aux thèses présentées dans l’ouvrage Apprendre à lire, on peut y lire : « N’oublions pas que le décodage […] exige une capacité additionnelle, celle de fusionner les phonèmes successifs. […] le décodage dans la lecture opère essentiellement par synthèse ou fusion de phonèmes. L’habileté de fusion phonémique doit être entraînée et automatisée aussi rapidement que possible. » ( 12 )
Mais cette primauté de la syllabe sonore sur le phonème, perceptible en bien des points du texte officiel, pose un vrai problème de méthode : alors qu’il est reconnu malgré tout que dans l’identification des mots par déchiffrage (voie indirecte) « les lettres sont assemblées pour constituer des syllabes prononçables » ( 13 ), il nous est recommandé de partir des syllabes, pour en extraire « progressivement » ( 14 ) les phonèmes !
Insister pour que les élèves pratiquent cette fission syllabique, conduit non seulement à développer un réflexe d’analyse INVERSE de celui qui est nécessaire au déchiffrage des mots, mais surtout à réduire l’éventail des diverses stratégies de lecture dans lequel l’enfant doit pouvoir puiser, en fonction du texte qu’il a à lire.
Il est pourtant capital d’évaluer, dès le début de la grande section et bien sûr dans les premières semaines du CP, la capacité de fusion phonémique ; l’exclure des « compétences et tâches associées » est inadmissible.

Le tableau de synthèse "à l’entrée au cours préparatoire"
Cette formule sous-entend que nous avons affaire ici aux capacités de fin de grande section plus ou moins altérées par les grandes vacances. Sur le principe, on peut objecter qu’il serait sans doute plus efficace de se référer à des évaluations de fin d’année de maternelle… Je me bornerai ici à remarquer que pour l’identification des composantes sonores, on demande au mieux à l’élève d’être capable d’une vague « sensibilité phonologique ». Pire même, cela peut constituer un leurre, un écran par rapport à celles-ci : des enfants incapables de fusion phonémique, peuvent très bien donner le change et produire des assonances, TOUT EN ÉTANT INCAPABLES DE FUSION PHONÉMIQUE, alors que d’autres en sont spontanément capables, ce qui leur facilite l’apprentissage.

Au début du CP, certains enfants sont capables de fusion spontanée, d’autres non. Pour les premiers, le passage de la paire de phonèmes à la syllabe est instantané, comme si effectivement la connaissance de la syllabe pouvait « court-circuiter » l’activité laborieuse de fusion et leur permettre de la « retrouver » sans l’avoir cherchée (un peu comme pour une opération de calcul additif simple dont ils peuvent donner le résultat sans réfléchir, alors que d’autres doivent utiliser leurs doigts pour matérialiser l’opération) ( 15 ). Pour les seconds, il faut alors passer par une phase de ré-éducation ou ré-actualisation, afin qu’ils parviennent au même résultat, c’est à ce prix-là qu’il est possible de rétablir en partie l’égalité des chances, au moins face à cette compétence-là…
C’est bien la peine de nous dire que « l’école doit tout faire pour que ces différences initiales ne se transforment pas en échec pour les moins avancés d’entre eux » !… (page 9 du livret). Car c’est justement cette « incapacité » qui va mettre les enfants en échec, dès qu’il s’agira d’analyser des syllabes écrites (certes, d’autres insuffisances guettent sans doute ces enfants en difficulté…je ne les ignore pas) même simples, alors qu’il est impossible de prétendre pouvoir descendre plus loin dans la simplification de l’analyse.

Le « syllabisme », dont nous devrions faire l’axe central de l’apprentissage, ne représente qu’une des stratégies possibles de lecture des mots et la privilégier à ce point dans les textes, risque de conduire à de nouveaux abus méthodiques comme le « globalisme » _qui ne correspond lui aussi qu’à une stratégie experte de lecture (reconnaissance directe du mot et de son sens dans le contexte)_ a pu en engendrer par le passé, avec toutes les conséquences de mise en échec d’enfants qui n’ont pas tous, loin s’en faut, les moyens de s’adapter à un apprentissage ne les incitant pas à mettre en jeu L’ENSEMBLE DES STRATÉGIES POSSIBLES DE LECTURE et dont l’identification de syllabes en analogie avec des mots connus n’est QU’UNE PARMI D’AUTRES…
Il faut également arriver à leur faire remettre consciemment en jeu la compétence linguistique qui leur a permis de « parler leur langue » en produisant naturellement les fusions phonémiques nécessaires à l’expression orale (c’est cela aussi l’activation d’une « compétence métaphonologique »). Émettre et segmenter des mots en syllabes ne facilite pas cette prise de conscience du fonctionnement de la langue dans sa transcription en graphèmes successifs de complexité variable, dont les syllabes écrites demeurent soumises à la « génétique » de phonèmes rassemblés et produits par le souffle : c’est pourquoi LA STRATÉGIE DU RECODAGE PHONOLOGIQUE est souvent utilisée pour la lecture de mots inconnus.

Enfin s’interroger sur la capacité d’un élève à « proposer une écriture alphabétique, phonétiquement plausible », même si cette performance est censée être alimentée par du visuel disponible ( 16 ), fait appel, quoi qu’on en dise, à la conscience phonémique, dans sa perspective d’enchaînement ordonné, car ce qui s’écrit, ce ne sont pas des unités graphiques « syllabiques » mais bien des graphèmes correspondant à des sons émis dans un certain ordre. « L’intégrité graphique » du tracé de la lettre simple ou de la plupart des graphèmes complexes, délimite le territoire visuel d’un phonème et non d’une syllabe. Or, cette compétence n’est même pas mentionnée en tant que telle, on parle juste de « sensibilité phonologique » et bien sûr la fusion phonémique ( 17 ) est carrément occultée…

S’il faut chercher une raison à cette absence, c’est sans doute dans cet « aveu » : « le passage de [tØ] et [o] à [to] est difficile à découvrir sans guidage et nécessite le plus souvent que l’équivalence soit apprise » ( 18 ) et je ne résiste pas à faire remarquer la notation « [tØ] » pour évoquer le seul phonème [t], comme si celui-ci n’était pas prononçable seul !…Même les protocoles d’apprentissage syllabique les plus anciens n’ont jamais soutenu avec autant d’insistance les sons consonnes : l’utilisation d’un « e » suffisait à bloquer toute tentative d’articulation des syllabes sonores dans l’expiration d’un même souffle, alors que tout un travail de fusion articulatoire est possible, à condition de ne pas affubler le son consonne d’une voyelle parasite) ( 19 )
Aussi quand je lis qu’il n’y a pas d’autre solution que « d’exercer les élèves à la démarche de synthèse par la mémorisation des principaux assemblages syllabiques entre voyelles et consonnes dans les différentes combinaisons possibles » ( 20 ), je me dis qu’il y a encore du chemin à faire et même qu’on s’est éloigné encore un peu de la solution, que les instructions de 1995 avaient pourtant clairement programmée…Sans toutefois parvenir à surmonter cette causalité « en boucle » dont les instructions de 2002 gardent évidemment la marque : « L’analyse phonologique stricte semble être au moins autant la conséquence que la cause de l’apprentissage de la lecture. Elle ne peut donc être un préalable exigible ». ( 21 )
C’est une évidence tant qu’on utilise le support visuel du matériel alphabétique, mais CELA NE L’EST PLUS SI ON UTILISE UN CODAGE INTERMÉDIAIRE DES PHONÈMES EN UTILISANT DES IMAGES REPRÉSENTANT LES ÉMETTEURS DE CES SONS. Aussi longtemps qu’on fera « la sourde oreille » à cette proposition, il ne pourra y avoir de véritable bond en avant, rendant possible l’analyse phonologique dès le début de la grande section et donnant alors aux élèves en difficulté une chance de refaire leur retard. C’est bien de proposer ce type de remédiation (preuve qu’il est enfin admis qu’elle peut jouer un rôle important dans l’acquisition de la conscience phonémique) pour le milieu du CP, mais cela intervient trop tardivement et n’est pas facile à intégrer dans une démarche progressive qui devrait trouver son unité et sa cohérence d’ensemble dès les premières années de maternelle.

Le tableau de synthèse "au milieu du cours préparatoire"
Ainsi donc, il nous faudrait attendre la fin du premier « semestre » de CP, pour nous interroger sur la capacité insuffisante de certains de nos élèves à « identifier des composantes sonores du langage » et y réagir !…Alors que cette identification est au cœur de l’apprentissage, les remédiations nécessitées par d’éventuels constats de faiblesse seraient mises en œuvre à la rentrée de février !…
Cette proposition est en régression par rapport à ce qui se fait aujourd’hui (et qui ne suffit pas puisque l’illettrisme progresse…). Si nous respections scrupuleusement ce calendrier, le nombre d’enfants en échec augmenterait au lieu de baisser !




Les fiches elles-mêmes…

Fiches A: "Comprendre"
« Se contente-t-il de repérer les mots reconnus sans chercher à construire du sens ? » (fiche A5)
Sur la « dérive » elle-même, je ferai simplement remarquer qu’elle n’est que la conséquence du protocole de découverte du texte fort en vogue qui consiste à susciter le repérage de tous les petits mots connus d’un texte nouveau, quelle que soit leur place dans le corps du texte, pratique qui favorise le « globalisme » au détriment d’une réelle situation de lecture (succédané du vieux mythe de l’œil expert qui « survole le texte » et dont il faudrait se sortir pour mettre enfin les élèves sur les rails d’une exploration ligne à ligne).
Si j’approuve évidemment les termes des remédiations proposées, ce n’est pas en tant que procédure de secours, mais bien en tant que panoplie de stratégies à mettre en œuvre dans le cadre d’une lecture normale, utilisant les propositions censées remédier à une « concentration exclusive sur le déchiffrage » : « Utiliser des outils de masquage » est parfait pour susciter l’anticipation du sens, au moment de la découverte collective du texte. Encore faudrait-il être en mesure de proposer aux élèves une représentation synthétique de l’ensemble des stratégies de lecture (J’utilise personnellement la métaphore de la conduite automobile avec un tableau de bord, celui d’une « voiture-lecture »…).

Fiches B: "Établir des correspondances entre l’oral et l’écrit"
« séparer les mots d’un texte (le robot qui s’arrête à chaque mot) » (fiche B1)
Il est singulier de proposer en remédiation une pratique qui est l’exemple même d’une mauvaise lecture, alors que se pratique depuis longtemps la mise en étiquettes des mots du texte de lecture…Et pourquoi donc « Faire construire la notion d’ordre sur du matériel non verbal (les wagons d’un train)» (fiche B2)
Alors qu’il est tellement plus attrayant d’appliquer cette image à l’organisation du texte et de transposer ses phrases sous forme de train, avec leurs wagons de mots et d’expressions, et de nommer chaque élève « chef de gare », à charge pour lui de reconstituer l’ordre normal du train en s’appuyant sur sa « locomotive » à majuscule et sa lanterne rouge en queue de convoi ? Métaphore qui peut aussi s’utiliser en maternelle à un niveau plus simple à partir d’un court texte mémorisé, par collage des étiquettes sur les mots du texte puis, plus difficile, en transposition décalée mais toujours avec le modèle.
Avec ce type de mauvaise lecture donnée en exemple, il faut s’attendre à devoir ensuite traiter, comme pour « l’échantillonnage » des mots faciles du texte, l’effet de cette pratique dans les « difficultés »…
Pour faire construire la notion d’ordre sur du matériel verbal (les lettres, les syllabes), il me paraît évident que le travail de remise en ordre des lettres d’un mot (je suis moins d’accord pour le « saucissonnage » syllabique, d’abord sur le principe, mais surtout parce qu’il est impossible de l’organiser en « jeu », ou bien seulement sur quelques mots, donc toujours les mêmes, alors qu’un jeu de lettres qui ne comporte que 26 cartes de base est tout à fait imaginable) serait très bien venu dès la grande section.

« L’élève a-t-il des difficultés à analyser un mot en syllabes ? » (fiche B2)
Sachant que « Au début de CP, on se limite à des correspondances relatives aux unités syllabiques simples », il peut paraître normal de se limiter à l’analyse syllabique d’un mot, mais si la consigne est aussi stricte, c’est uniquement parce que les nouveaux programmes l’exigent. Or, s’interdire d’aller plus loin dans l’analyse c’est se priver encore une fois de la seule compétence réellement pertinente qu’est la conscience phonémique… Tabou le phonème en maternelle ? Sûrement pas ! Il suffit pour s’en convaincre d’accepter de prêter une « oreille attentive » à tous les sons que les enfants prononcent de façon isolée dès qu’ils savent s’exprimer, dans le cadre vivant de l’école : la « réalité sonore », est d’abord au cœur des jeux et des paroles d’enfants qui produisent isolément la plupart des sons voyelles et un grand nombre de sons consonnes. Encore faut-il vouloir y être sensible…
Il suffit alors de les collecter pour le plus grand bien de leurs oreilles et de les représenter grâce à l’image d’un émetteur (personnage, animal ou objet…) en situation d’émission du son. Ainsi peut alors s’ouvrir ce « chemin potentiel » cher à Vigotski vers la « re-fusion » et la conscience phonémique…

« Demander à l’élève de trier des lettres » (confusions entre certaines lettres)
Proposer pour le début du CP ce genre d’activité, c’est laisser croire qu’à l’école maternelle, on serait tout juste bon à faire enfiler des perles aux enfants (ce qui est loin d’être le cas !), et que ceux-ci ne seraient sans doute pas capables d’aligner dans le bon ordre les quelques lettres qui constituent leur prénom ! Ceci est tout à fait faux, mais encore une fois, on ne fait que se référer au programme qui préconise au mieux l’accès « très libre » au clavier de l’ordinateur et des exercices d’écriture en capitales ou en cursives mais rien sur les lettres mobiles (il faut attendre le milieu du CP pour qu’il en soit question, voir fiche B5).
A condition que les lettres mobiles ne baignent pas dans un bouillon chaotique qu’il faut retourner dix fois avant de trouver celle qu’on cherche ( 22 ), la reconstitution de mots en lettres script/majuscule (possible en recto-verso) peut faire l’objet de jeux très prisés par les enfants (mais il faut pour cela sortir du classement « alphabête » qui n’a aucune pertinence morphologique et classer les lettres en familles selon leur forme de base).
Ainsi les défauts seront déjà « évalués » dans le cadre d’un jeu « formatif » où le but à atteindre est bien plus gratifiant que d’être un simple « trieur » de lettres… « sur le tas »… (Mais nous sortons alors des recommandations officielles !…)

Fiche B4 : suggestions de travail « Travailler à l’oral….Faire acquérir de l’habileté dans ces manipulations »
Il est particulièrement singulier de trouver pour cette fiche B4, réunis en une seule « suggestion » les termes d’oral et de manipulation. Quand on sait à quel point les enfants « en difficulté » ont du mal à maîtriser la moindre abstraction et à « se figurer » la langue et ses composantes sonores, on ne peut que douter de l’efficacité d’une telle proposition ! Pour tous les enfants qui nous préoccupent, il ne peut exister de manipulation profitable qu’AU SENS PROPRE ! Les fiches C3 et C4 en sont un aveu implicite puisqu’elles suggèrent ENFIN (mais bien trop tardivement) de passer à des codages de phonèmes sur cartes manipulables concrètement.
Mais tous ces retards proviennent encore une fois de la même idée qui fait obstacle à toute révolution didactique :

« L’analyse phonologique ne peut se pratiquer sans le support visuel des lettres et donc de la connaissance de leur valeur phonétique ».
Elle est réaffirmée à la fois dans le volume du programme de l’école maternelle et dans celui de l’élémentaire : à partir de cinq ans : « on ne s’engagera cependant pas dans des exercices d’épellation phonétique trop difficiles à réaliser pour des enfants qui ne savent pas encore lire» ( 23 ) (sous-entendu : on ne peut bien épeler phonétiquement que lorsqu’on sait lire) et à l’école élémentaire « L’analyse phonologique stricte semble être au moins autant la conséquence que la cause de l’apprentissage de la lecture. Elle ne peut donc être un préalable exigible.» ( 24 )
Cette idée, qui rend caduque toute velléité d’entraînement préalable, est elle-même sous-tendue par la conviction qu’il ne peut exister de manipulation phonétique profitable sans le recours à un support visuel quel qu’il soit, ce qui est d’ailleurs vrai pour tout enfant et particulièrement avéré pour celui qui a des difficultés d’abstraction (d’où la mise en doute légitime qu’on peut faire de cette suggestion qui consisterait à « manipuler oralement des sons ») …
Or, ce principe ne tient plus SI ON ACCEPTE de bien vouloir imaginer un support différent pour les sons. J’en propose un qui, tout en étant radicalement non alphabétique et très facilement assimilable, est déjà en lui-même une clé d’accès vers les graphèmes (puisque j’ai choisi des images d’émetteurs qui peuvent se métamorphoser, globalement ou partiellement, en chacun de ses graphèmes). Ce matériel a fait l’objet, dans une autre classe que la mienne (une classe de grande section-CP), d’une inspection très approfondie et tout à fait positive, ce qui prouve, outre qu’il est parfaitement opérationnel et pertinent, que savoir lire peut ne pas être un préalable indispensable à la maîtrise de la « manipulation phonémique » !
Quant à se poser au milieu du CP ( 25 ), la question de savoir si « l’élève est capable de réaliser diverses manipulations sur les phonèmes », cela signifierait qu’il n’a acquis aucune compétence en correspondances grapho-phonétiques, et se la poser à ce moment-là et surtout en ces termes-là, est révélateur pour le moins d’une insuffisance intrinsèque de l’analyse dans son approche syllabique. Mais il y a pire…Comme la perspective analytique première de l’élève devrait passer par la syllabe, se posera effectivement le problème du risque de confusion entre syllabe et phonème (une sorte « d’effet secondaire » d’un traitement syllabique de la langue !…envisagé en tant que « difficulté » sur la fiche C3), puisque celui-ci devrait apparaître implicitement comme un « sous-produit » de la syllabe, alors qu’en « réalité sonore », c’est la syllabe qui est le produit fusionnel de sons primordiaux. Il y a là UN CONTRE-SENS LINGUISTIQUE qui peut perturber l’accès des élèves en difficulté au fonctionnement réel de la langue. Les méthodes traditionnelles respectaient au moins cette « construction synthétique » de l’écrit, en partant des graphèmes pour les associer en syllabes. A présent, on remet la syllabe au goût du jour, mais comme « atome de base » du langage (à charge ensuite de provoquer une « fission nucléaire » pour en faire jaillir le neutron du phonème !). Or, l’élève en échec a davantage besoin de compétence en fusion phonémique qu’en « fission syllabique » !

Fiches C "Identifier des composantes sonores du langage"
On pourra par contre se féliciter qu’un premier pas vers la re-découverte d’une vérité opérationnelle ait été franchi ( 26 ) puisque il est enfin reconnu que coder visuellement les phonèmes présente une efficacité pour remédier aux déficits de conscience phonémique (voir commentaire précis des fiches C3 et C4)…
Certes, cette suggestion n’est encore proposée que pour le CP et pour la rentrée…de février, mais ne devons-nous pas au moins à cette occasion ( 27 ) positivement s’en réjouir, même si on peut d’ores et déjà regretter qu’un certain nombre de collègues de CP continueront sans doute à faire « la sourde oreille », à cette ouverture capitale dans la didactique de la lecture. L’autre versant de mon regret étant bien sûr que ces activités ne soient programmées que pour un maigre second semestre de CP (moi qui les ai développées de la moyenne à la grande section de 1985 à 1990, puis à l’occasion de toutes mes rentrées de CP, jusqu’à aujourd’hui)…

Fiche C1 : « Rythmer un texte en scandant les syllabes orales »
Je déplore que soit proposée en guise de compétence ce type d’activité qui est justement le contraire d’une habileté, c’est-à-dire un défaut de l’acte de lecture. Certes, chacun peut comprendre pourquoi on veut exercer l’élève à ce subtil retour en grâce de ce qu’on a longtemps qualifié « d’ânonnement » (belle euphémisation !…l’élève ne va plus ânonner, il scandera les syllabes orales !). Même si j’entends bien qu’il peut s’agir d’un énoncé oral sans lien direct avec un véritable texte de lecture, je dis qu’il ne faudra pas s’étonner si des élèves réutilisent ce genre d’oralisation en guise de lecture…

Fiche C2 : une « sensibilité phonologique » ?
« difficultés à prendre en compte la position du son dans le mot » et « Faire repérer le nombre de syllabes (traces écrites) situer le son dans la syllabe »
Outre que ce concept ne correspond pas vraiment à la compétence réelle (donc pertinente) de la conscience phonémique (mais par contre il est tout à fait en phase avec le « nouveau syllabisme » qui frappe l’ultime version des programmes !), la suggestion correspondant à la difficulté de prise en compte de la position du son dans le mot ne me paraît pas y remédier efficacement.
Si l’élève confond par exemple le son initial et le son final d’un mot, c’est parce qu’il n’a pas encore pris conscience de la structure en ordre successif des sons de la langue et qu’il ne perçoit pas « l’arrangement » phonétique du mot, même en le prononçant. Ce défaut est causé par un déficit de « vraie conscience phonémique », qui devrait se traiter en donnant à chaque son une identité singulière, ainsi il pourra alors se repérer mentalement dans la succession des sons articulés ou entendus, parce qu’il est possible, dans ces conditions, d’avoir une conscience de leur « défilement ». Mais je ne suis pas certain du tout que « visualiser les syllabes », à moins de savoir lire (c’est toujours le même problème), puisse permettre à un élève, en début de CP, de venir à bout de sa difficulté. Certes, on pourra probablement « traiter » ponctuellement, sur quelques mots précis, son hésitation, mais il n’y a là rien qui permette de remédier à un déficit plus fondamental.

Fiche C3 : « capable de réaliser diverses manipulations sur les phonèmes ? » (milieu de CP)
Au moment où le maître est censé se poser les questions évoquées sur cette fiche, la plupart des élèves qui seront de bons lecteurs, sont déjà entrés dans une phase de maîtrise progressive des mécanismes de la lecture et de contrôle du sens… Ceux qui posent problème, de toute façon ne sont pas capables de faire ces « diverses manipulations » parce qu’ils n’ont pas assimilé assez d’éléments de base, visuels et sonores pour s’approprier et mettre en œuvre des stratégies de lecture en fonction du texte donné.
Et ce n’est pas en cassant les mots en éléments de plus en plus petits qu’on peut leur faire comprendre comment ils doivent faire pour recoller les morceaux. Dans cette perspective, le primat de la syllabe sur le phonème ne peut pas l’aider à « construire », à « assembler » les quelques qu'il a pu mémoriser. En plus, il y a pour eux risque de confusion entre ces deux sortes de « briques », dans la mesure où ils ne maîtrisent pas non plus leurs choix stratégiques : d’un côté ils sont incités à identifier la syllabe, tandis que de l’autre ils perçoivent peut-être une amorce d’entrée dans le mot grâce à sa graphie initiale…certainement plus simple à cerner qu’une syllabe entière dont la mémorisation requiert une pratique expérimentée (avec ce système, nous entrons dans une sorte de « lecture globale » appliquée à la syllabe, avec un recours au phonème comme issue de secours, alors que le contrôle visuel du vrai lecteur s’applique à toutes les graphies de chaque mot. Et s’il y a confusion (« L’élève fait-il la différence entre phonème et syllabe ?»), il y a échec structurel de l’apprentissage et la « matérialisation d’une différence » entre les deux ne change rien au problème. Dans la perspective naturelle de composition complexe, il suffit de regrouper les supports visuels des phonèmes par séquences successives basiques de « consonne/voyelle» ( 28 ) (le plus souvent).

Faire « Pratiquer des codages écrits des syllabes et sons » à un élève qui ne percevrait pas encore la succession des phonèmes dans un mot à mi-chemin de son parcours au CP est certes une solution qui m’agrée dans l’absolu, puisque je code les sons depuis 1985… Mais attendre cette extrême limite que représente la rentrée de février pour agir, alors que le groupe classe est plongé jusqu’au cou (et même jusqu’aux oreilles !) dans les acquisitions grapho-phonétiques risque bien d’ajouter à leur trouble.
Non, c’est quand les enfants peuvent commencer à parler sur leur langue (donc à l’école maternelle) qu’il faut entreprendre de visualiser les sons et non pas une fois qu’ils sont entrés dans les correspondances. Ce qui manque cruellement à toute cette entreprise d’évaluation/remédiation, c’est un système cohérent et progressif de représentation des unités sonores que sont les phonèmes (dont l’existence en tant que telle est fort mise à mal par la suprématie possible de la syllabe). Les experts se sont décidés, peut-être un peu vite, à lui faire un sort « moins enviable » qu’à la syllabe ; comme il est impossible de se passer de l’analyse phonémique stricte (au moins en ce qui concerne le repérage des graphèmes et la mécanique de transcription manuscrite) il nous est bricolé une bouée de sauvetage tardif, une issue de secours pour tous les élèves qui seront en difficulté. Cela risque de désorienter aussi bien des maîtres que des élèves…
Faut-il considérer la discrimination syllabique comme une « compétence intermédiaire » ? Sans doute l’évidence de la syllabe sonore (en plus de son grade de « pré-requis métaphonologique ») pousse-t-elle à la considérer comme un préalable facilement accessible et pouvant donner l’illusion de manipulations orales réussies, remédiant donc bien à l’absence de tout support visuel des sons en début d’apprentissage, mais le problème de la « volatilité du phonème » à la maternelle peut être résolu par ce qui est encore considéré ici comme un simple outil d’intervention ponctuelle pour le milieu du CP…

Fiche C4 : « distinguer les phonèmes proches ? »
J’apprécie vraiment que soit enfin évoquée ici (même si c’est dans le contexte restreint de l’aide aux élèves ne maîtrisant pas l’articulation des paires minimales de phonèmes), la possibilité de représenter visuellement les sons, de façon à pouvoir les identifier clairement les uns et les autres sans risque de confusion :
« Multiplier les jeux avec les mots : […] jeux de cartes où les sons objets de confusion sont représentés»
Je travaille là-dessus depuis plus de 17 ans et j’apprends à lire à mes élèves avec des développements de cette idée (je ne méconnais pas l’ensemble complexe des différentes stratégies de lecture que j’ai d’ailleurs formalisées de manière accessible aux enfants). C’est donc avec une sorte de soulagement que je cite cet extrait du livret et que je me tiens à votre disposition pour tout complément d’information.

Didier Jonchière




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( 1 ) José MORAIS, Guy ROBILLART et Alii - ONL. Apprendre à lire, Odile Jacob, 1998. Collectif publié par l’ONL, paradoxalement encore cité dans la bibliographie officielle du site de la banque d’outils du ministère… il y est fait des propositions fondamentales sur l’apprentissage de la lecture pour l’ensemble du cycle II.

( 2 ) Pages 54 à 63 du document présenté sur le cédérom Évaluation et aide aux apprentissages en grande section de maternelle et en cours préparatoire (paru en octobre 2002).

( 3 ) Dont le livret-guide suggère d’ailleurs l’utilisation mais trop tardivement, puisque ces représentations concrètes ne seraient à introduire qu’au milieu du CP, et uniquement dans certains cas.

( 4 ) Apprendre à lire, p. 56.

( 5 ) D’où l’abandon des compétences de 1995, qui mettaient en avant le phonème comme unité de base à « manipuler », manipulations « orales » très peu pratiquées par les collègues de maternelle, puisque nécessitant la mise en jeu d’un système de supports concrets des sons, pas évident à rendre opérationnel de manière satisfaisante…

( 6 ) Donc peu prégnants pour les élèves en difficulté qui ne disposent pas en général d’une capacité d’abstraction suffisante pour en tirer un réel profit.

( 7 ) Cf. « le décodage est un pré-requis dans la compréhension en lecture » p.56, nous comprenons bien : cette compétence est indispensable, mais pas suffisante…

( 8 ) Ainsi en va-t-il encore des « manuels méthodiques » qui se présentent toujours de cette façon (même si certains éditeurs ont compris qu'il était devenu indispensable d'au moins structurer leur présentation sous forme d'une collection de quelques albums), mais à travers une problématique originale et motivante permettant de convoquer pour lecture toutes sortes d'ouvrages (fictions -pour des solutions imaginaires !- documentaires, articles de presse, dossiers internet, etc.)

( 9 ) Qu’apprend-on à l’école élémentaire, CNDP-XO éditions, 2002, p.83.

( 10 ) J’ai bien compris que le livret « élémentaire » s’adressait aux enseignants du cycle II, donc aussi à ceux de la grande section…mais je trouve quand même qu’il y a là un manque de clarté. Doivent-elles oui ou non « entendre et distinguer les phonèmes français » ? Si oui, comment faire pour les « distinguer » autrement qu’en les représentant de manière non « grapho-phonétique » ?

( 11 ) Si nous parlons bien des enfants potentiellement en échec.

( 12 ) page 81.

( 13 ) Qu’apprend-on à l’école élémentaire, p.75.

( 14 ) Qu’apprend-on à l’école élémentaire, p.73.

( 15 ) Alors que le principe de « manipulation manuelle » est acquis, au moins depuis l’invention du boulier, dans le domaine mathématique et fait partie intégrante des stratégies didactiques des premiers apprentissages pour faciliter le passage à l’abstraction, il fait pour la première fois son apparition dans les textes officiels traitant de la phonétique, à l’occasion de la mise en ligne de ce livret-guide (et encore, de manière relativement ponctuelle…Comme si la maîtrise de l’abstraction de la langue orale n’était qu’une formalité, dont tous les enfants devaient s’acquitter sans peine).

( 16 ) Et encore…Je cite le texte de J.E. Gombert p. 58 : « Ceci suggère que les capacités précoces, avant le CP, à reconnaître les mots sont fondées sur une connaissance du décodage et non pas, comme on aurait pu le penser, sur la possession d’un vocabulaire visuel »… Le recours direct à « un répertoire de mots connus » pour en écrire un autre, « à l’entrée du CP », ne semble pas être aussi déterminant que cela dans cet acte, et l’activité de recodage liée à la conscience phonémique y est probablement bien plus importante.

( 17 ) J’ai bien lu qu’il était question de « synthèse des unités identifiées », mais il n’en demeure pas à moins que la capacité de fusion phonémique est reléguée dans l’implicite ce qui, pour un « plan de bataille » destiné faire mieux qu’aujourd’hui contre l’illettrisme, fait un peu « léger ».

( 18 ) Qu’apprend-on à l’école élémentaire, p.76.

( 19 ) [f]…[i] donnant [fi], mais sans « e », représente pourtant une clé capitale de compréhension et de prise de conscience de ce qu’est la fusion phonémique, dans la mesure où cela permet à l’élève de produire seul, au moins toutes les syllabes sonores dont le son consonne peut être prononcé dans la durée ; la voyelle pouvant alors venir s’articuler sur le souffle… Le problème des « occlusives » telles que [p], [t], [k], [b], [d], [g], abordé en dernier, parvient à se résoudre malgré tout, parce que le travail fait avec toutes les autres consonnes a permis de mettre l’enfant « en difficulté » sur la voie de cette compétence !.

( 20 ) Qu’apprend-on à l’école élémentaire, p.76.

( 21 ) Qu’apprend-on à l’école élémentaire, p.74.

( 22 ) Et quand on lit page 42, « parmi un stock d’étiquettes-lettres » on peut légitimement se demander s’il va s’agir d’un stockage « en palette » raisonnée ou bien d’un amoncellement en vrac…

( 23 ) Qu’apprend-on à l’école maternelle, p.83.

( 24 ) Qu’apprend-on à l’école élémentaire, p.74.

( 25 ) Encore un fois beaucoup trop tardivement à mon avis pour être en mesure de se donner les moyens de réagir en temps utile.

( 26 ) A condition de ne pas retomber dans les erreurs des tentatives passées : Rachel Cohen avec l’A.P.I. dont les symboles en provenance de plusieurs langues exigent une distanciation que les élèves ne maîtrisent pas en début d’apprentissage, Chantal Rolgen avec son « codage imagé » lié à l’occurrence du phonème ou encore Alain Bentolila avec ses figures géométriques simples mais si peu mémorisables.

( 27 ) Comme il est d’ailleurs conseillé à tous ceux qui veulent la réussite des élèves en grande difficulté…

( 28 ) Voir la nouvelle terminologie de J.E. Gombert dans son article….